Partage international no 175 – mars 2003
par Swami Nirliptananda
La tradition indienne remonte à plusieurs milliers d’années. Au cours de cette longue période, certains préceptes, certaines attitudes, une certaine conduite se sont tout naturellement développés. Ils ont trait à la vision que l’individu a de lui-même, à ses relations familiales et sociales. Les éléments de base sont tissés dans un esprit d’harmonie, un esprit « d’unité dans la diversité ». Tel est le caractère fondamental de la culture indienne.
Dans cette diversité est présent l’esprit de liberté, la liberté de penser et de faire ses propres choix. L’Inde est un pays démocratique depuis des temps reculés. Une réelle démocratie ne peut exister que là où les gens sont libres. La liberté est l’élément essentiel dans le processus démocratique ; sans elle on ne peut découvrir la Vérité qui est le fondement de la religion elle-même. Cet esprit de démocratie fut compromis par l’introduction de pouvoirs politiques. La compétition et la manipulation, ou l’abus de pouvoir, sont contraires à l’esprit de démocratie qui se doit d’accorder aux individus la liberté de penser sans crainte d’être poursuivis pour leurs opinions. Dans le monde politique, les individus sont sacrifiés sur l’autel des groupes. Il y a des « blocs de pouvoir » : chaque bloc entre en compétition et se bat contre l’autre, chacun essayant d’imposer sa domination.
La vraie religion est la démocratie sans politique. Le respect de la liberté de chacun est essentiel pour établir une paix véritable. Mais la religion s’est politisée et nous assistons à une montée de la violence. L’anxiété, l’incertitude et la crainte s’emparent de gens innocents qui se trouvent confrontés à des situations échappant à leur contrôle.
L’esprit fondamental de la tradition, de la culture et des religions indiennes, est la tolérance à l’égard du point de vue des autres et le respect de la vie sous toutes ses formes. Si chacun peut tolérer des points de vue différents du sien et développer une attitude bienveillante à l’égard des autres formes de vie, le monde sera libéré de la haine et de l’hostilité. Ceci est l’essence même de la religion.
« On ne devrait jamais faire à autrui ce que l’on considère comme préjudiciable pour soi-même. Tel est en résumé le Dharma. Quiconque agit différemment le fait en raison de considérations autres que celles prescrites par le Dharma. » [Mahabharata]
Tout ceci a imprégné l’esprit des gens dans les diverses régions de l’Inde. Leur sens de l’hospitalité et leur bienveillance se reflètent dans cet enseignement particulier. Ils vivent en harmonie les uns avec les autres et ils participent pleinement à la vie sociale.
Ce principe de non-violence est porté à l’extrême dans la tradition jaïne où ceux qui ont fait vœu de renoncement vont jusqu’à recouvrir leurs narines afin d’éviter de tuer des bactéries en respirant. Les Sikhs, si militants qu’ils soient, sont en fait un mouvement de résistance contre ceux qui constituent une menace par leur vision du monde agressive et dominatrice. Le respect pour les formes de vie inférieures est, en Inde, un principe accepté de tous.
C’est pourquoi le végétarisme est prôné. Ethiquement, il est conforme au principe de coexistence mutuelle. Il nous aide à reconnaître notre dépendance à l’égard des autres formes de vie et à prendre conscience du fait qu’il y va de notre intérêt à long terme de prendre soin d’elles. La tradition indienne a créé l’arrière plan nécessaire pour une société qui puisse fonctionner de manière coopérative plutôt que compétitive. Coopérer avec la nature au lieu de l’exploiter aide à maintenir l’équilibre écologique. Nous avons été témoins de catastrophes naturelles qui résultent d’une exploitation inconsidérée de l’environnement. Si nous plantons un arbre pour remplacer chaque arbre abattu, nous nous épargnerons bien des souffrances. Nous devons apprendre à coopérer avec la nature.
Le Karma
La doctrine du karma, ou loi de causalité, est basée sur la tradition indienne. Son implication dans le domaine pratique est évidente. Par exemple, un homme est blâmé pour ses méfaits et loué pour ses bonnes actions. Cette doctrine rend l’individu conscient de sa responsabilité et de la manière dont il peut être directement affecté par ce qu’il fait. Nous sommes libres de créer pour nous-mêmes un avenir meilleur ou pire. Nous sommes notre propre ennemi ou notre propre ami.
Dans la Bhagavad Gita, il est dit que le corps, l’esprit et la parole sont les trois instruments de l’action et qu’ils doivent être utilisés avec discernement afin de ne pas produire d’effets négatifs. Dans le bon fonctionnement de ces trois instruments, la nature de la personne joue un rôle fondamental.
On insiste sur la discipline du corps, de l’esprit et des sens. Ils ont besoin d’être affinés et contrôlés pour nous permettre de faire l’expérience des pures vibrations de notre être intérieur qui est la source de la paix et du bonheur. On met l’accent sur la paix dans les traditions indiennes, car la paix est non seulement le but à atteindre sur le plan spirituel, mais également une réalisation concrète. On atteint la paix en étant satisfait et dépourvu de tout sentiment d’envie.
« Vivre simplement et avoir des pensées élevées » est la devise des Indiens depuis des millénaires. On ne peut acheter la paix, ni la gagner avec des fusils. Elle ne peut être obtenue qu’en signant des accords. Lorsque régneront la confiance et la compréhension mutuelles, l’esprit de sacrifice et le respect de la vérité, le monde connaîtra une véritable paix et une réelle prospérité.
Il existe aujourd’hui bien des zones de conflit dans le monde, mais pas chez les peuples de religion indienne. Ces religions ont connu une existence relativement paisible pendant fort longtemps. L’hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme sont des religions anciennes. Elles partagent avec la religion sikh une histoire et un héritage communs. Elles ne prêchent ni la haine ni une forme de salut exclusive. Elles mettent l’accent sur la pureté du cœur et la lumière. On ne peut faire l’expérience de la paix sans pureté du cœur et sans sagesse spirituelle.
OM : le son originel
Om représente le cœur des religions indiennes et le cœur de l’univers. Les religions indiennes le vénèrent. C’est le son primordial à partir duquel l’univers a évolué. Par conséquent il assure la cohésion de toute chose. Les scientifiques nous disent la même chose d’une autre façon. Ils parlent du Big Bang. Ce que les scientifiques appellent le chaos, est ce que les sages ont appelé la diversité. Les sages dans leurs visions pouvaient voir l’unité sous-tendant les diverses manifestations dans l’univers. Ils l’ont appelée « l’immuable au sein de ce qui change, le fil qui réunit les grains du chapelet ». Ils considèrent la relativité comme présupposant l’Ultime. La relativité ne peut être ignorée, mais on ne doit pas perdre de vue l’Ultime qui est la base des existences relatives, comme le sable du désert forme la base du mirage.
En Orient il y a toujours eu une recherche de la totalité. Om représente cette totalité. Il réconcilie le spirituel et le scientifique. Il n’existe pas de conflit entre les deux. La Bhagavad Gita fait référence à la connaissance des sciences spirituelles et matérielles en tant que connaissance totale.
Les sages définissent ainsi le Om : « Aum est la syllabe impérissable. Aum est l’univers et celui-ci est la manifestation du Aum. Le passé, le présent et l’avenir, tout ce qui est, tout ce qui sera, est le Aum. Tout ce qui existe au-delà des limites du temps, est également le Aum. » [Mandukya Upanishad]
Diverses conceptions de Dieu
En Inde il existe différentes conceptions de la réalité absolue, ou Dieu, et elles coexistent sans le moindre problème. Ceux qui croient en un seul Dieu, en de nombreux Dieux, en aucun Dieu, ou au néant, vivent ensemble en paix et en harmonie. Les sages considèrent que ces concepts ont une valeur relative et qu’ils ont tous un rôle à jouer dans la vie des hommes. Les problèmes surgissent lorsqu’une partie est prise pour le tout. Car c’est alors que naît une attitude exclusive et supérieure et que l’on s’arroge le droit de convertir les autres.
Pour faire comprendre les dangers de tout ceci, les sages ont pris l’exemple de quelques aveugles qui sont allés voir un éléphant. Chacun d’eux a touché une partie de l’éléphant. Celui qui a touché la trompe a dit que l’éléphant ressemblait à un serpent, un autre qui a touché le genou a dit qu’il ressemblait à un arbre, un autre encore qui a touché l’oreille a dit qu’il ressemblait à un éventail. Chacun a touché une partie et l’a prise pour le tout. Une discussion s’engagea afin de savoir où était la vérité. C’est alors qu’arriva un autre homme qui réalisa ce qui s’était passé. Il expliqua leur erreur aux aveugles et ceux-ci vécurent à jamais en harmonie.
Dans leur ignorance, des gens se battent actuellement car chacun pense que son Dieu est supérieur au Dieu de l’autre. Celui qui adore un seul Dieu se croit supérieur à ceux qui en adorent plusieurs. Il met un point d’honneur à affirmer qu’il croit en un seul Dieu. Celui qui ne croit à aucun dieu est considéré comme un démon. La pureté du caractère n’est pas prise en considération. La croyance est confondue avec la connaissance et comme les hommes aveugles dont je viens de parler, nous nous battons sur la base de croyances et de choses que nous ignorons. L’homme réalisé est silencieux.
Les religions indiennes ont longuement débattu de toutes ces questions, permettant ainsi le développement de conceptions philosophiques de grande valeur qui ont rendu les hommes plus sages. Ainsi est née une tradition accordant une place respectable à chacun, qu’il croit en un seul Dieu, en de nombreux Dieux ou en aucun. Après tout, ces différents concepts sont tous des idées qui ont une place relative. Dans notre ignorance nous leur donnons une valeur absolue et nous nous y accrochons. En Inde, ceux qui croient en un seul Dieu sont respectés, ceux qui ajoutent ce Dieu à de nombreux autres le sont également, de même que ceux qui ne croient pas en Dieu, ou ceux qui croient au Néant.
Les religions indiennes donnent à chacun la liberté de croire à ce qu’il veut. Il existe la liberté de penser et de s’exprimer et chacun peut faire preuve d’esprit critique. Mais il est impératif de respecter la liberté d’autrui. C’est dans cette atmosphère qu’ont mûri les religions indiennes. Cette liberté a permis une coexistence pacifique.
Il n’a jamais existé ni droit exclusif au salut, ni dénigrement, ni condamnation, ni prosélytisme, ni enfer éternel. L’humanité n’a pas été divisée entre croyants et damnés. Ashoka le Grec, dans un édit rédigé il y a plus de 2 000 ans, a déclaré : « Samavaya eva sabhu ( La concorde seule est méritoire). »
Les sages ont ajouté une nouvelle dimension à la définition de Dieu qui inclut tous les concepts mentionnés précédemment. Ils ont déclaré que Dieu est infini. Dans l’idée d’infini tous les concepts précédents sont inclus. Tout a une place. Rien n’existe en dehors de l’infini. On ne peut soustraire, ajouter, multiplier ou diviser l’infini. Il contient toute chose. Les sages ont déclaré : « Purnam adah purnam idam purnat purnam udachyate ; purnasya pur-namadaya purnameva avshishyate (Cela est l’infini. Ceci (le monde manifesté) est infini. Enlevez l’infini de l’infini, l’infini demeure). »
A l’heure de la mondialisation économique, la religion doit abandonner son sectarisme étroit et ses convictions dogmatiques et embrasser des valeurs et des principes plus universels et plus inclusifs.
Om Shanti Shanti Shanti.
Auteur : Swami Nirliptananda, attaché à l’un des temples hindous de la communauté asiatique de Londres, est l’un des swamis les plus proches de Maitreya et de ses enseignements.
Thématiques : religions, spiritualité
Rubrique : Divers ()
