Des progressistes spirituels lancent un nouveau mouvement

Partage international no 206octobre 2005

par Monte Leach

Le rabbin Michael Lerner a une mission. Son objectif est rien moins que la transformation fondamentale du paysage politique et économique de la société américaine. Rédacteur du magazine Tikkun, cet auteur et activiste de longue date a organisé une Conférence inaugurale sur l'activisme spirituel, en juillet 2005, à Berkeley (Californie), afin de lancer un nouveau mouvement, une force nouvelle dans la politique américaine appelée le Réseau des progressistes spirituels.

M. Lerner explique ainsi les objectifs de la conférence : « Nous avons mis sur pied cette réunion pour ceux qui souhaitent trouver un moyen de contrer les aspects du monde libéral et progressiste qui est réfractaire et même hostile aux gens qui sont spirituels et religieux ; et pour promouvoir une nouvelle éthique au sein de la société américaine, afin de contrer le matérialisme et l'égoïsme dominant et de le remplacer – en insistant sur le fait que les institutions doivent être rationnelles, productives et efficaces, non seulement pour accroître l'argent et le pouvoir, mais aussi pour accroître l'amour et la compassion, la générosité et la gentillesse, l'éthique et l'intérêt pour l'écologie, ainsi que le respect et l'émerveillement pour la grandeur de la création. »

Lors de cette conférence de quatre jours, à laquelle assistaient 1 300 personnes, plus de 100 orateurs se sont exprimés sur des sujets tels que « Notre crise spirituelle et le rôle de la non violence », « La signification de la politique et comment elle diffère de la politique libérale traditionnelle », et la « Construction d'un mouvement spirituel progressiste visant à transformer la société américaine ».

Le centre moral de la politique

L'un des principaux orateurs était le Révérend Jim Wallis, prêtre évangélique progressiste dont le nouveau livre La politique de Dieu : pourquoi la droite se trompe et la gauche ne comprend rien, est devenu un best-seller national.

Le rôle de la religion a été extrêmement important lors des élections américaines de novembre 2004, estime Jim Wallis : « Beaucoup de gens ont tenu compte de la manière dont la religion était utilisée et, d'après certains, trompée, lors de ces élections. Ils considèrent la manière dont les médias abordent la foi et regardent comment la Maison Blanche et le Congrès utilisent la religion et disent : « Moi aussi j'ai la foi, mais ceci n'est pas ma foi. » Ou encore, « Il se peut que je ne sois pas religieux, mais j'ai des valeurs morales, et leurs valeurs morales ne sont pas les miennes. » 

J. Wallis a rencontré beaucoup de personnes s'exprimant ainsi lors de sa tournée pour présenter son livre : « Après avoir visité 49 villes en 21 semaines, rencontré face à face et écouté 80 000 personnes, je suis convaincu que le monologue sur le Droit religieux est dépassé et qu'un nouveau dialogue vient de débuter. Certains l'ont appelé l'avènement d'un droit sans religion. Ce titre ne convient guère à un mouvement, mais le mouvement existe dans l'esprit de tout un chacun. Ils ont envie d'adhérer à quelque chose. Ils ont envie de faire partie de quelque chose. Ils souhaitent quelque chose de nouveau. »

J. Wallis poursuit : « Le droit est quelque chose de très pratique dans le langage religieux, la foi, les valeurs et Dieu, si bien qu'ils agissent comme s'ils possédaient le territoire ou peut-être même Dieu. Mais ils réduisent tout à deux sujets. Saviez-vous qu'il n'existe que deux sujets en relation aux valeurs morales dans la politique américaine : le mariage gay et l'avortement ? Mais je suis un chrétien évangéliste, et quand je trouve 3 000 vers dans la Bible sur les pauvres, j'insiste sur le fait que la lutte contre la pauvreté fait, elle aussi, partie des valeurs morales. La protection de l'environnement, qui est une création de Dieu, est une valeur morale. Et nous devons insister pour que l'éthique de la guerre (s'il faut partir à la guerre, quand il faut entrer en guerre et si l'on dit la vérité sur le fait d'entrer en guerre) soit, elle aussi, une question religieuse. »

« Comment Jésus pourrait-il être favorable à la guerre, aux riches et aux seuls Américains, demande J. Wallis. C'est comme si votre foi vous était volée. Lorsqu'un personnage public vous vole votre foi, il arrive un moment où vous décidez qu'il est temps de la récupérer. Il y a beaucoup de gens dans ce pays que nous pouvons atteindre, que nous devons atteindre, qui ne se considèrent pas comme faisant partie de la gauche et qui probablement n'en feront jamais partie. Mais ils répondront à un appel afin de trouver le centre moral de la politique. Je sens que les gens ont un grand désir que cette sorte de foi nous réunisse. »

Une convention spirituelle en Amérique

Le rabbin Lerner est d'accord avec Jim Wallis et pousse son analyse plus loin. « Cette société traverse une crise spirituelle à cause de la domination du discours matérialiste et égoïste que les gens entendent jour après jour dans le monde du travail », a-t-il déclaré dans son discours lors de la conférence.

« La droite, continue-t-il, reconnaît que les gens traversent dans leur vie quotidienne une crise spirituelle. Mais les conservateurs se trompent dans l'analyse de ses causes, affirmant que le matérialisme et l'égoïsme qui détériore la vie de famille ont pour origine le « comportement des autres » dans la société (les gays, les féministes, les libéraux, les humanistes séculaires). Ces groupes ont introduit leurs propres « intérêts particuliers » dans le discours politique, affirment les conservateurs, et c'est pourquoi il existe aujourd'hui une crise spirituelle dans la vie familiale des Américains. »

L'ironie, explique M. Lerner, c'est que les conservateurs sont les premiers supporters de l'égoïsme et du matérialisme dans le monde du travail. Ils luttent contre l'introduction d'un quelconque critère de responsabilité sociale et ne souhaitent pas que le gouvernement interfère avec la capacité des entreprises de poursuivre leurs propres intérêts égoïstes sans tenir compte des conséquences que cela peut avoir sur l'ensemble de la société.

Par ailleurs, ajoute M. Lerner, les forces libérales et progressistes ne pensent pas qu'il existe une crise spirituelle. Ils pensent que lorsque les gens parlent de crise spirituelle, ces mots servent de code pour désigner le racisme et le sexisme. « Ce dont on a besoin, explique-t-il, c'est d'une voix spirituelle progressiste capable de reconnaître qu'il existe une véritable crise spirituelle et insiste pour que cette crise devienne un aspect central de la politique (mais avec une analyse et une solution différentes de celles des conservateurs. »

M. Lerner espère que cette nouvelle voix spirituelle progressiste constituera le Réseau des progressistes spirituels. Il défend une nouvelle ligne de conduite pour l'Amérique, pouvant transformer les institutions de la société afin qu'elles favorisent l'amour et la sollicitude à la place du matérialisme et de l'égoïsme.

Un moyen d'atteindre cet objectif, dit-il, est d'ajouter dans la Constitution américaine un amendement sur la responsabilité sociale. « Toute entreprise américaine ayant un revenu annuel de plus de 50 millions de dollars devrait remettre en cause son existence tous les dix ans. La prolongation de la vie de l'entreprise ne serait garantie qu'à celles capables de prouver devant un jury de citoyens ordinaires qu'elles suivent une voie de responsabilité sociale satisfaisante. »

Dans les écoles, précise M. Lerner, on entraînerait les enfants à faire preuve de sollicitude. Chaque élève entre 9 et 18 ans formerait des plus jeunes sous la super-vision d'un professeur. La plupart des élèves prendraient soin de quelqu'un d'autre. « Nous voulons enseigner les valeurs de l'amour, de la gentillesse, de la générosité et de la sollicitude, déclare M. Lerner, un héritage spirituel commun à toute la race humaine. »

M. Lerner voit son idée comme le point de départ d'une large plate-forme, une réunion spirituelle avec l'Amérique présentée par le Réseau des progressistes spirituels. Les participants à la conférence ont formé des groupes de travail afin de discuter de la manière de créer cette nouvelle plate-forme dans les secteurs de l'économie, de la politique, de l'éducation, de l'environnement et de la science.

A partir de la Conférence sur l'activisme spirituel, une nouvelle réunion est programmée pour le printemps 2006 à Washington. Cette conférence nationale transmettra un programme politico-spirituel aux médias et aux politiciens de Washington et formera des organisateurs pour faire connaître ce programme dans leurs communautés.

« Nous voulons construire un monde dans lequel l'amour, la générosité et la gentillesse constitueront le centre de notre monde au lieu d'être ignorés comme une vision impossible et irréaliste ne pouvant jamais se concrétiser, conclut M. Lerner. Au cours des 20 à 30 prochaines années, nous allons profondément transformer ce pays et faire en sorte que la guérison et la transformation du monde devienne possible. Nous pouvons faire cela ensemble. Voulez-vous vous joindre à nous ? N'hésitez pas à nous rejoindre. »

Etats-Unis Auteur : Monte Leach, journaliste radio indépendant et éditeur de la revue Share International pour les Etats-Unis, il réside à San Francisco.
Sources : Informations : www.tikkun.org
Thématiques : politique, spiritualité
Rubrique : Divers ()