Partage international no 351 – novembre 2017
par Elisa Graf
Voilà deux ans que l’Allemagne a ouvert ses frontières à plus d’un million de réfugiés, dont la plupart fuyaient la guerre dévastatrice en Syrie. En octobre 2015, la chancelière Angela Merkel a mis en jeu sa carrière politique en suspendant le Règlement Dublin, texte juridique adopté par l’Union Européenne en 2003, qui oblige un réfugié à demander asile dans le premier pays de l’UE où il est entré. Sa décision a permis aux réfugiés arrivés en Allemagne d’y demander asile sans craindre de se voir expulsés vers l’un des pays par lesquels ils avaient dû passer préalablement. Les dernières élections allemandes ont résonné comme un coup de semonce populiste contre la décision courageuse d’A. Merkel, et l’on s’accorde généralement à penser que le sentiment de peur attisé par l’afflux de réfugiés est ce qui a valu au parti nationaliste anti-immigration AfD (Alternative für Deutschland) (Alternative pour l’Allemagne) un soutien suffisant pour faire son entrée au parlement, et devenir ainsi le premier parti ouvertement nationaliste à rejoindre les sphères du pouvoir depuis soixante ans.
Dans une tentative pour apaiser les craintes de ses compatriotes au moment où elle décidait d’ouvrir les frontières allemandes, Angela Merkel a déclaré d’un ton résolument optimiste : « Wir schaffen das » (Nous y arriverons). Dans les villages et les villes de tout le pays, des milliers d’Allemands ont démontré qu’ils y arrivent bel et bien. Ils ont hébergé des réfugiés, leur ont procuré vêtements et nourriture, leur ont offert des cours de langue, et les ont accueillis au sein de leurs communautés. Selon un document récent de Spiegel Online, entre 2015 et 2017, quelque quinze mille projets pour réfugiés ont été lancés en Allemagne, avec beaucoup de propositions d’enseignement de l’allemand, et d’autres initiatives comme de la formation, du suivi ou des rencontres avec les réfugiés. Même si ces efforts sont largement passés sous silence dans les médias, l’ancien politicien David Miliband, aujourd’hui président de l’IRC (International Rescue Committee), écrit dans News-week : « La conviction d’A. Merkel que son pays était plus que capable de « gérer » la situation a été confirmée. Des milliers d’Allemands se sont mobilisés pour porter secours aux nouveaux arrivants, avec la certitude et la fierté que l’action de l’Allemagne était bonne et juste. »
Comme beaucoup de petits villages partout en Allemagne, Steyerberg, agglomération de Basse Saxe de 5 262 habitants, fut informée de l’arrivée d’une centaine de réfugiés. Le maire annonça à cette occasion une réunion, qui se tint à l’école primaire locale. Les quatre-vingts habitants présents furent informés par le personnel municipal que les services allemands de l’immigration faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour traiter rapidement et correctement les réfugiés, mais que l’aide des citoyens ordinaires était une nécessité absolue. Il fut demandé aux villageois de s’organiser, et de proposer des logements et des cours de langue pour les nouveaux arrivants.
Une poignée de résidents du village se mirent au travail et créèrent une coordination entre les volontaires. Ils ouvrirent une page Facebook afin de pouvoir communiquer entre eux, organisèrent le ramassage et la distribution de vêtements et d’articles ménagers, et offrirent des cours d’allemand aux nouveaux arrivants. Des villageois se portèrent volontaires pour s’occuper d’individus et de familles, dans le but de les aider à s’intégrer, à trouver des bicyclettes, à obtenir des soins médicaux, à rechercher les diverses possibilités en matière d’éducation et de travail, à suivre des cours de langue et à remplir les papiers administratifs allemands très complexes.
Deux personnes bénéficièrent particulièrement des efforts de ces volontaires : un jeune Ivoirien de dix-huit ans, Fofana Aboulaye, et un petit Syrien d’origine palestinienne âgé de cinq ans, Ibrahim Fyad. Tous deux avaient traversé des mers dangereuses dans des embarcations de fortune afin de gagner le continent européen.
Sans comprendre ce qui lui arrivait, Fofana, qui vivait dans la rue depuis l’âge de dix ans, avait suivi un ami et effectué la dangereuse traversée du détroit de Gibraltar pour passer du Maroc en Espagne. Effrayé par sa situation de migrant dans une petite ville de province isolée d’Allemagne, Fofana rencontra rapidement des habitants de Steyerberg qui parlaient eux aussi le français, sa langue maternelle. Des villageois le prirent en affection, lui ouvrirent leur maison et l’accueillirent dans leur famille afin de faire sa connaissance, l’invitant à manger avec eux pour qu’il se sente chez lui. Comme il était encore mineur, on l’aida à trouver un avocat. Il fut invité à s’entraîner et à jouer avec l’équipe de football de Steyerberg. Comme il n’avait suivi que quatre ans d’école primaire, il fut inscrit à un cours d’allemand et à une école professionnelle, où il décida de devenir plombier. Les enseignants chargés de lui remarquèrent sa grande discipline et sa motivation, et lui trouvèrent un contrat d’apprentissage de trois ans dans une entreprise de plomberie locale, où il travaille aujourd’hui.
La famille d’Ibrahim Fyad – avec son père, Mahmoud, professeur de mathématiques, son frère Khaled, âgé de dix-huit ans à l’époque, et Hadil, sa sœur de dix ans – avait fini par quitter Damas après avoir pendant des années attendu en vain la fin de la guerre. En raison de l’escalade de la violence, ils avaient tout abandonné, fait l’essentiel du voyage vers la Turquie à pied, traversé la Méditerranée par les itinéraires les plus épouvantables, et étaient restés coincés en Grèce pendant six mois avant de pouvoir enfin rejoindre l’Allemagne.
Lisa Frieling, habitante de Steyerberg, fit la connaissance de la famille Fyad à une manifestation mensuelle que sa voisine Claudia Elles organisait dans une église locale afin de permettre aux habitants et aux réfugiés de se rencontrer. Lisa fut impressionnée par la maîtrise de l’allemand des enfants Fyad, si peu de temps après leur arrivée dans le pays. « Les aînés traduisaient déjà pour les autres réfugiés qui ne parlaient que l’Arabe. C’était remarquable », souligna-t-elle.
Elle ne tarda pas à retrouver la famille, qu’elle aida à déménager de la maison qu’elle partageait avec deux autres familles et à s’installer dans un appartement qui lui était réservé. Un autre résident local fournit les meubles pour le nouveau logement. D’autres encore trouvèrent un apprentissage professionnel pour Khaled, le frère aîné d’Ibrahim, dans une entreprise de la ville. Les enfants sont aujourd’hui intégrés et vont à l’école dans le village. A propos de sa participation, Lisa Frieling déclare : « Il est très gratifiant de soutenir des réfugiés. Nous vivons dans un pays relativement riche, et je me souviens encore de ce que mes parents disaient de la Seconde Guerre mondiale. C’est une réaction naturelle que de vouloir aider, mais cela demande de la compassion, de la joie, des compétences, et, par-dessus tout, un travail d’équipe patient et dévoué. »
A un moment où les médias semblent plus occupés à monter en épingle les problèmes et les divisions causés par la crise migratoire, les citoyens allemands montrent ce que le partage permet de réaliser. C’est Naina Bajekal qui exprime le mieux cette idée dans Time magazine : « Cette crise des réfugiés qui a fait ressortir tant de laideur ailleurs en Europe révèle pour l’instant ce qu’il y a de meilleur en Allemagne. » Son sentiment reprend celui du berlinois Tim Florian, qui a accueilli une famille afghane en 2015 : « Il peut sembler que cette crise déchire l’Europe tout entière, mais accueillir ceux qui ont besoin d’aide – c’est peut être cela, le vrai sens d’une Europe unie. »
