Des citoyens se mobilisent pour la stabilisation du climat

La volonté politique en action

Partage international no 293février 2013

Interview de Marshall Saunders par Cher Gilmore

Marshall Saunders, courtier immobilier à la retraite, a fondé Citizens Climate Lobby (CCL) (Lobby de citoyens en faveur du climat) en octobre 2007. D’après son site web, le CCL « entraîne des volontaires à s’entretenir avec force avec leurs élus, les médias et leurs communautés locales afin d’inspirer des membres du Congrès à devenir eux-mêmes leaders et porte-paroles pour un climat durable. Les volontaires du CCL rencontrent les membres du Congrès, lancent des pétitions, adressent des courriers aux rédactions, utilisent les droits de réponses et rédigent des éditoriaux afin de promouvoir un climat durable. »
Depuis décembre 2012, le CCL a des équipes de lobbying de citoyens dans 27 villes américaines et dix villes canadiennes. Au cours des trois dernières années, les volontaires du CCL ont tenu 848 réunions avec leurs représentants au Congrès afin de discuter de problèmes posés par le changement climatique et de solutions législatives comme la taxe carbone, et ont publié plus de 1 000 articles de presse. Cher Gilmore a interviewé Marshal Saunders pour Partage international.

Partage international : Qu’est-ce qui vous a motivé à créer CCL ?
Marshall Saunders : Je faisais partie d’une organisation appelée le Sommet de la campagne du microcrédit. Plusieurs d’entre nous nous sommes réunis en 1997 et nous avons promis au monde et à nous-mêmes, d’ici à l’année 2005, 100 millions de petits prêts destinés aux femmes très pauvres. Mais environ 25 %  de ces femmes vivaient au Bangladesh et la plus grande partie de ce pays se situe virtuellement au niveau de la mer. Je me suis dit : nous sommes en train d’essayer d’obtenir 5 000 prêts au Mexique, et nous allons en perdre environ un demi-million à cause des inondations au Bangladesh ! Ce sont des choses qui m’ont influencé.
Quant au démarrage du CCL, j’avais vu le film d’Al Gore, Une vérité qui dérange. Je suis retourné le voir, et j’y suis retourné une troisième fois en l’espace de deux ou trois semaines. Ce film me fascinait. Je n’avais aucune idée de la gravité de la situation. C’est en voyant ce film que je réalisai qu’il fallait que je fasse quelque chose. Très bien, que devais-je faire ? J’ai compris que M. Gore et son équipe allaient former 1 000 personnes – on était en 2006 – et je leur ai demandé de me former à mon tour. Ils m’ont donc formé et j’ai commencé à donner des conférences. Je me souviens clairement d’un matin où j’étais assis dans ma cuisine en train de lire le San Diego Union-Tribune. J’avais donné quatre ou cinq conférences, et l’article disait que le Congrès avait voté la veille 18 milliards de dollars de crédits d’impôts pour les compagnies du pétrole et du charbon. J’avais fait changer 18 ampoules électriques. Je me suis dit : cela ne va pas marcher.
Le Sommet de la campagne du microcrédit fait partie d’une organisation appelée Results (Résultats) (un groupe de lobbying formé en 1980 visant à générer la volonté politique de mettre fin à la famine et aux pires aspects de la pauvreté). J’avais été un partenaire et un leader de groupe ici a San Diego, et je pensai, ce qu’il nous faut, c’est une organisation comme Results, mais qui ferait du lobbying sur le climat. Je me suis mis à chercher, mais n’ai rien trouvé de ce genre. Il semblait qu’il me faille soit la créer moi-même, soit ne plus y penser – ce qui m’était impossible. J’appelai donc Sam Daley-Harris (le fondateur de Results), qui me dit qu’il allait m’aider. Je n’avais pas de mailing list sur l’environnement et je ne savais pas grand-chose, mais Sam me dit de ne pas m’inquiéter. J’ai donc appelé toutes les personnes que je connaissais, et 29 personnes se réunirent dans une librairie du quartier. Nous avons discuté pendant environ trois heures et avons formé trois équipes de lobby, ce qui était un bon début.

PI. Quelle est la mission de CCL ?
MS. C’est très simple. Nous avons deux objectifs. Le premier est de créer la volonté politique pour un climat stable, et le second consiste à donner aux gens la possibilité d’exercer leur pouvoir personnel et politique. A ce propos, lorsque j’ai débuté avec Results et que je rencontrai pour la première fois un membre du Congrès, il était là dans son costume en serge bleue, sa cravate républicaine et ses souliers vernis. J’avais 50 ans et l’habitude de parler en public, mais je restai muet. Du simple fait d’être en présence de ce que je voyais comme le pouvoir, j’oubliai ce que je voulais dire. Heureusement, plusieurs de mes équipiers de Results me permirent de démarrer en me posant une ou deux questions, et je me débrouillai assez bien.

PI. Vous devez avoir une méthode pour former des volontaires à faire ce travail de lobbying.
MS. En effet. La première chose à faire est d’inviter les gens à participer à notre appel d’introduction. Nous faisons cet appel chaque mercredi à 17 h, heure Pacifique, et cela dure environ une heure. Nous exposons les bases de ce que nous faisons et comment nous le faisons, nous demandons aux personnes qui souhaitent créer un groupe de nous rappeler un ou deux jours après. Nous entamons alors la phase suivante. Ensuite, nous encourageons ces gens à inviter leurs amis et à se réunir pour une première réunion. C’est une présentation d’environ trois heures, à laquelle tout le monde participe. Ils s’exercent en se réunissant avec des élus locaux, et nous parlons du projet de loi que nous soutenons. Après cela, nous les encourageons à rencontrer leurs membres du Congrès et la rédaction de leur journal.
Chaque mois, nous organisons une réunion téléphonique nationale en invitant des spécialistes, ce qui contribue à la formation de nos volontaires. Nous recevons des économistes leaders dans le domaine de l’estimation du carbone, et des physiciens, scientifiques et ingénieurs. Nous avons des membres du Congrès qui nous expliquent comment les convaincre. Jim Hansen (spécialiste du climat à la Nasa) est intervenu à deux reprises, et Rob Shapiro, un économiste… des personnes haut placées. Nous continuons à nous entraîner. Et des leaders de groupes parlent presque chaque semaine pendant environ 45 mn.
Une grande part de l’entraînement consiste en des encouragements et à discerner ce qui est possible. Les gens savent comment faire ces choses, mais ils ne les font pas parce qu’ils ne s’en donnent pas le droit. Ils ne les avaient jamais vus faire auparavant. Nous avons des rapports provenant d’actions sur le terrain, et ils entendent par exemple que le groupe de Norman, en Oklahoma, a réussi à faire publier un droit de réponse par The Daily Oklahoman. Ils entendent que le groupe de Cleveland a réussi à faire publier un éditorial dans The Cleveland Plain Dealer. Ils commencent alors à y croire, « Si eux y arrivent… » , ils voient que c’est possible.
Nous essayons aussi de les amener à parler non seulement de leurs succès, mais aussi des échecs qui ont précédé. S’ils ne parlent que des succès, cela sonne comme : « Oh, jamais je ne pourrais faire ça. » Mais si vous entendez qu’ils ont appelé le responsable de la rubrique « opinions » 14 fois en dix mois sans réussir à avoir quelqu’un au bout du fil, mais qu’une fois, pour une raison ou une autre il a décroché et qu’ils étaient prêts pour un discours percutant… vous vous dites que vous pourriez le faire.

PI. Peut-on participer s’il n’y a pas de groupe à proximité ?
MS. Oui. Chacun peut se joindre à la conférence nationale par téléphone et aller sur le site web pour imprimer le formulaire d’action. Pour chaque conférence nationale, nous produisons un formulaire d’action formidable de trois ou quatre pages. Il donne le nom de l’invité du mois, sa biographie, le sujet, et deux ou trois actions que les gens sont chargés d’entreprendre. Il y aura un discours percutant (qui est l’idée essentielle du mois) que nous voulons délivrer à des membres du Congrès, et nous lancerons une campagne de courriers vers les médias. Le formulaire d’action peut aussi fournir un exemple de lettre à adresser au Congrès ou à un journal. Ainsi, quelqu’un pourrait simplement faire cela.
Je suis certain que créer une volonté politique est un sport d’équipe. Je ne pense pas que quiconque puisse faire cela à titre personnel pendant très longtemps, car il se découragerait. Lorsque vous avez appelé un éditorialiste dix fois sans réussir à lui parler, si vous n’avez pas une équipe pour vous encourager, vous n’arriverez à rien. Et quand vous allez rencontrer un membre du Congrès, et que vous ne voulez pas y aller seul, les autres sont là. Vous créez des affinités avec vos équipiers et vous jouez ensemble, comme une équipe de football.

PI. Ceux qui s’impliquent sont-ils assez nombreux ?
MS. Nous doublons nos effectifs chaque année. Nous pourrions facilement rencontrer chaque membre du Congrès et je crois que d’ici la fin de 2013, nous aurons un groupe dans les 50 Etats. Aujourd’hui, nous sommes présents dans environ 33 Etats. Au cours des trois dernières années, nous avons publié un bon millier d’articles. Nous comptons raisonnablement sur 400 personnes à la conférence internationale de cette année.
Nous sommes attractifs parce que nous n’avons pas l’esprit partisan, nous ne recherchons pas la confrontation et nous ne cherchons pas à gagner par la force. Nous nous efforçons d’être amicaux et faisons appel aux intérêts supérieurs des gens. Nous pensons que la réalité est de notre côté, et nous allons continuer à l’affirmer et à nous montrer sous un jour amical. Nous n’allons pas nous mettre en colère contre nos contradicteurs. Nous n’allons pas les dénigrer. Nous allons être leurs amis et continuer à leur parler.
Pendant très longtemps (au 19e siècle) il était interdit de parler de l’esclavage au Congrès. On appelait cela la règle du gag, et nous étions confrontés à quelque chose de ce genre. C’est comme si le Congrès n’avait pas le droit de parler de nouvelles taxes, ni du changement climatique. Mais il y a tout juste trois semaines, le sénateur Murkowski d’Alaska a déclaré que la taxe carbone était le sujet de toutes les conversations en ville. Le fait de parler de cela était tabou à peine trois mois plus tôt. Et c’est alors que l’American Enterprise Institute – très conservateur – a tenu un séminaire sur les taxes carbone, en partenariat avec le Fonds monétaire international, l’Institut Brookings et un autre groupe. Le silence était rompu et je pense que nous y avons joué un rôle important.

Proposition de taxe carbone

Lorsqu’on brûle du pétrole, du gaz et du charbon, ils rejettent dans l’atmosphère du dioxyde de carbone (CO2), un gaz à effet de serre. L’assiette de la taxe carbone serait la tonne de dioxyde de carbone générée. Collectée à la source – puits, mine ou port d’entrée – la taxe démarrerait doucement et augmenterait annuellement de manière prévisible, jusqu’à rendre l’énergie verte compétitive face aux carburants fossiles. Le taux de la taxe serait déterminé par le Congrès. Cent pour cent des taxes collectées seraient reversés aux citoyens, ce qui les préserverait de l’impact financier de la conversion à l’énergie propre. L’augmentation du coût des carburants fossiles et les investissements dans les technologies vertes conduiraient à la transition vers une économie verte.

PI. Considérerez-vous cela comme l’accomplissement le plus significatif du groupe à ce jour ?
MS. Je pense que oui – rompre le silence sur la taxe carbone à Washington. Nous sommes favorables à une taxe progressive atteignant 100 à 130 dollars la tonne d’ici dix ans. Nous pensons que c’est la base conduisant à la réduction des émissions de dioxyde de carbone, et cette taxe concerne vraiment le dioxyde de carbone et ses équivalents comme le méthane et les hydrofluorocarbones.

PI. Croyez-vous probable qu’une bonne taxe carbone soit votée lors du prochain Congrès ?
MS. C’est notre objectif. Est-ce probable ? J’hésite à l’affirmer, mais je suis prêt à y mettre tout mon poids – mes économies et mon temps – et tous nos partenaires en feront autant. Nous avons aujourd’hui environ 500 partenaires sur ces questions nationales. Beaucoup de pouvoirs s’opposent à nous, mais nous allons rester sur nos positions. Nous ne lâcherons pas.

PI. N’est-il pas important que toutes les organisations concernées par l’environnement travaillent ensemble et joignent leurs efforts pour atteindre le poids nécessaire au changement ?
MS. Nous menons une action très focalisée, et nous estimons faire partie de l’ensemble de ce mouvement. Nous ne pouvons pas tout faire. Pour nous, c’est continuer à mettre l’accent sur une taxe carbone et une réduction des émissions et, il nous est difficile de nous occuper de manifestations dans les rues avec tout ce que cela requiert. Je vois le CCL comme la pointe de l’épée. Une taxe carbone à revenu neutre est ce qu’il faut faire. C’est la pièce fondamentale. Mais nous travaillons tous ensemble, à mon avis. Chacun fait sa part.

PI. Comment les gens peuvent-ils aider ?
MS. Les gens peuvent faire beaucoup, mais je pense que si nous n’adoptons pas une politique publique, alors rien n’aura d’importance. Il faut une politique publique, des gens qui retrouvent l’espoir et prennent leur pouvoir. Nous avons besoin qu’ils s’informent et participent avec un groupe, réalisent qu’une politique publique se mettra en place au Congrès des Etats-Unis. Nous nous trouvons dans une position extraordinaire, celle d’être des leaders mondiaux, d’avoir accès à notre gouvernement, d’être en démocratie et d’avoir le pouvoir de la parole ; et nous avons internet. Nous disposons de tous ces outils, alors utilisons-les !

PI. Quelques mots en guise de conclusion ?
MS. Nous devons absolument nous réveiller. Tout le monde sait que les glaciers sont en train de fondre, n’est-ce pas ? Comment empêcher la glace de fondre ? Cessez de la réchauffer, et refroidissez-la. Si elle fond au taux de 390 ppm (la concentration actuelle de CO2 dans l’atmosphère), nous devons revenir à 350 ppm. Il ne s’agit donc pas seulement de réduire les émissions, mais de réduire leur concentration. Les humains doivent se réveiller et devenir responsables – par seulement de nos petites personnes, mais de l’ensemble de toutes les vies. Nous sommes responsables de toutes les formes de vie. Ce qu’il faut réellement, c’est une transformation des êtres humains.

Pour plus d’informations : www.citizensclimatelobby.org

Auteur : Cher Gilmore, collaboratrice de Share International basée à Los Angeles (Californie).
Thématiques : environnement
Rubrique : S.O.P. — Sauvons notre planète (« Les changements climatiques montrent sans l’ombre d’un doute que la planète est malade... Le temps nous est compté pour mettre fin aux ravages que subit quotidiennement la planète Terre. Chaque homme, chaque femme, chaque enfant a son rôle à jouer dans sa restauration. Oui, le temps presse. Save Our Planet (S.O.P.), sauvons notre planète ! » Le Maître de B. Creme, S.O.P. Sauvons notre planète, 8 septembre 2012.)