Londres
Avec ses cafés et ses bars, ses théâtres et son animation nocturne, Soho est un quartier de Londres qui attire les touristes. Le revers de la médaille, ce sont la drogue, la prostitution et le nombre croissant de personnes sans domicile, surtout des jeunes, qui vivent dans les rues. J’ai interviewé trois de ces « habitants des rues », comme on les appelle. Ce qui m’a frappée, c’est leur attitude aimable, polie, serviable, simple et franche. Tous trois avaient été rejetés par leur famille ou abandonnés quand ils étaient encore des enfants, et ils menaient une vie dure. Il leur paraît difficile de vivre avec leur allocation de 35 livres sterling par semaine. La violence et la mort font inévitablement partie de leur existence. Six semaines avant ces interviews, deux SDF étaient morts poignardés à Soho.
Sean, 19 ans, originaire du sud de Londres
Sean est étendu dans un sac de couchage sous une porte cochère dans Noel Street, en train de manger un petit pain au chocolat ; il a aussi une baguette de pain emballée dans un plastique. Il propose que nous allions nous asseoir sur un escalier pour parler. Il refuse que je l’aide à porter ses affaires, surtout ses maigres provisions, de crainte que je ne me sauve avec.
« Je vis dans la rue depuis que j’ai douze ans. Mon père m’a chassé. Il n’était pas gentil avec moi, il ne m’a jamais donné de vêtements convenables, ni rien d’autre d’ailleurs. J’allais à l’école habillé comme un clochard. Ma mère était partie depuis longtemps. Je n’ai presque pas d’instruction.
Je mendie de l’argent pour me payer de la drogue (il me montre les marques de piqûres). Je prends toutes les drogues que je trouve, mais surtout de l’héroïne. J’aime l’AMP (méthadone liquide en intraveineuse) parce que c’est plus propre. Je l’obtiens par des gens qui se la font prescrire par leur médecin et qui la revendent.
Ce que j’espère pour l’avenir ? J’espère trouver un logement. »
Sean dut me quitter à ce moment-là, car il devait rejoindre des amis pour obtenir de la drogue.
Colin, 27 ans, originaire de Leeds
Colin est assis dans son sac de couchage à l’entrée d’une maison de Berwick Street, à Soho, et mendie de l’argent aux passants. Au début, il ne veut pas répondre, disant qu’il ne se sent pas bien, puis il se détend tandis que nous parlons.
« Je souffre des reins parce que je bois trop. Je ne me sens généralement pas très bien. Mon amie (il indique une fille assise en face sur un grand carton) essaie de me faire arrêter de boire. Cette entrée est mon domicile depuis quatre ans. J’ai quitté Leeds à cause de trop de mauvais souvenirs. Je suis sur la liste d’attente de la commune pour un logement.
Je travaille par-ci par-là, à temps partiel, pour différents employeurs. J’ai demandé une allocation, mais le problème c’est que ça ne suffit pas pour vivre. Il faut payer pour ses habits et pour se laver. Les gens croient que la charité faite aux sans-abri est gratuite, mais ce n’est pas vrai. Il faut payer les services, payer tout, les habits et la nourriture, même des organismes comme l’Armée du Salut ou les soupes populaires. Les réfugiés qui viennent ici reçoivent davantage d’aide que nous, y compris des appartements meublés. Le gouvernement est une perte de temps. Quinze de mes amis sont morts au cours des trois dernières années. »
Sam, 19 ans, de Lewisham, sud de Londres, l’amie de Colin
Sam est assise sous un porche et nous regarde pendant que Colin me parle. Elle est contente d’être interviewée à son tour. Elle est pleine d’énergie, très agitée, et elle se gratte pendant toute notre conversation. C’est une ardente supporter du Chelsea Football Club et elle me montre fièrement que tous ses vêtements sont bleus, sa couleur favorite, y compris ses chaussettes et son sac de couchage.
« Je suis née et ai été élevée à Lewisham et je suis sur liste d’attente pour un appartement. Mon père travaille pour la commune de Lewisham. Il m’a chassée quand j’avais douze ans. Ma mère est morte. Elle se drogait à l’héroïne. J’ai un fil de trois ans. Il vit avec son père et je ne veux pas avoir à faire à lui. Je vois mon fils tous les jours à la garderie. Mais il vient d’être renvoyé pour avoir frappé un autre enfant avec une paire de ciseaux.
Je reçois chaque semaine une allocation de 35 livres, mais ça ne suffit pas pour vivre et c’est vraiment difficile. Je me fais un maximum de 8 livres par jour en faisant la manche.
Je déteste le gouvernement, et je hais ce pays. Mon avenir ? J’aimerais faire le tour de l’Europe en auto-stop et m’arrêter où ça me plaît. Mais je serai morte dans une dizaine d’années. Il y en a tellement qui se font poignarder par ici, pas par l’un de nous, mais parce que beaucoup de gens détestent les sans-abri. »
Les sans-abri en Angleterre
– 1997 : 360 000 sans-abri en Angleterre.
– Causes : chômage ; pauvreté ; maladies physiques et mentales ; abus d’alcool et de drogue ; ruptures avec les amis et la famille ; violences domestiques ; statut de réfugié ; désaccords avec les propriétaires et manque de logements à bas prix.
– Environ 246 000 jeunes se sont retrouvés sans logement en 1995.
– 86 % ont été forcés de quitter leur domicile.
– Causes : disputes avec la famille, pauvreté, promiscuité, violences physiques et sexuelles (affectant 40 % des jeunes filles sans domicile) ; abus d’alcool et de drogue ; renvoi ou départ de l’école (50 % des jeunes de 16 à 24 ans).
