Aux alentours de 1964, l’art de Benjamin Creme commença à changer radicalement. Cela se produisit après son engagement historique de travailler pour Maitreya – après avoir été contacté de manière télépathique par son Maître –, mais avant qu’il ne lui fût demandé, lors d’une période d’entraînement intensif, à partir de 1972, d’accepter définitivement sa mission. Le contact de B. Creme avec son Maître était toujours resté strictement confidentiel, et il n’en parlait que très rarement. Il avait travaillé en étroite collaboration avec les Frères de l’espace, mais cette période était désormais terminée. Pendant près de dix ans, il se trouva donc relativement libre de se consacrer à sa peinture.
Le talent de B. Creme était, comme il le disait lui-même, un don reçu à la naissance dont il avait pris conscience très jeune. A treize ans, il trouva un bout de crayon par terre et découvrit qu’il avait une grande facilité à travailler l’ombre et la lumière – ce qui lui valut les compliments de son professeur de dessin. Ce fut pour lui une révélation. Il n’apprit que bien plus tard que c’était son Maître qui avait mis le crayon sur son chemin, mais, dès ce moment, il décida que sa vocation était de devenir peintre, et il travailla très dur, sans le moindre encouragement de sa famille (il fabriquait même ses pinceaux). Le seul à apprécier les nombreuses toiles qu’il réalisa les années suivantes fut Simon, son grand-père paternel, qui déclara que son petit-fils serait un grand artiste. (Malheureusement, celui-ci brûla beaucoup d’œuvres de son adolescence faute de place où les entreposer.)
B. Creme partit de chez lui à seize ans, et intégra le milieu artistique de Glasgow, où il rencontra Jankel Adler, un peintre polonais de l’école moderniste européenne, qui devint son professeur. Les portraits exécutés par B. Creme alors qu’il avait à peine vingt ans témoignent d’une maturité et d’un métier exceptionnels. Nombre d’entre eux avaient aussi une caractéristique assez particulière qui touchait beaucoup le spectateur : un mélange de qualités formelles très abouties, en même temps qu’une désarmante tendresse.
Pendant les deux décennies suivantes, il réalisa essentiellement des portraits et se mit aux paysages plus tardivement. Même si le contact avec son Maître n’était pas encore conscient, ce dernier n’était jamais très loin, comme cela apparaît dans Le Prophète, toile de 1942, alors que B. Creme n’avait que vingt ans.
Des mandalas modernes
Le travail de B. Creme évolua de façon spectaculaire à partir de 1964 : il abandonna les paysages abstraits qu’il peignait alors, pour ce qui devait devenir plus tard son art « ésotérique » – bien connu des lecteurs de Partage international, et qu’il présente dans la plaquette publiée par le groupe japonais intitulé l’Art ésotérique de Benjamin Creme.
B. Creme décrit beaucoup de ses nouvelles toiles comme des « mandalas modernes », à savoir des œuvres qui représentent de manière symbolique des aspects de l’univers, et qui, grâce à l’énergie contenue dans leurs formes, peuvent servir de supports à la méditation et à l’enrichissement spirituel. Ce sont des peintures susceptibles de donner au spectateur une expérience analogue à une profonde méditation, lors de laquelle il a conscience d’être un avec l’objet de sa contemplation et à partir de là, d’être un avec tout ce qui existe. Pour B. Creme, cette expérience d’unicité, c’est la beauté, celle qui se trouve dans tous les aspects de la vie :
« La beauté est l’expression d’une idée divine, et quand notre expression permet la révélation de l’idée, de la beauté est créée. Ceci est à la base de tout art véritable : musique, peinture, poésie, littérature ; de toutes les découvertes scientifiques du monde ; de toutes les grandes intuitions religieuses concernant la nature de la réalité dans laquelle nous vivons. Tout cela exprime une beauté, une radiation divine que l’on ne trouve que quand on entre en contact avec les aspects les plus élevés, les plus mystérieux de la vie. » (L’Art de la coopération, p. 241)
D’une certaine façon, l’art ésotérique des mandalas tel que le pratique B. Creme n’est pas si différent du grand art qui va au-delà du séduisant, du joli ou de l’élégant, et, quel que soit son genre – figuratif ou abstrait, par exemple – ou sa qualité formelle transcende la surface matérielle. C’est un art indéfinissable mais qu’on reconnaît généralement à ce qu’il va « au-delà » des apparences. La beauté vient des qualités formelles et picturales qui donnent à l’œuvre son harmonie ainsi que sa complétude, et qui emportent le spectateur dans une autre dimension.
En dernière analyse, ce que l’on entend par « grand art », c’est un art qui donne au spectateur une expérience du divin. Non que ce soit nécessairement le but déclaré de la peinture : l’artiste peut vouloir faire un portrait, et aller au-delà de l’apparence physique du modèle, ou bien représenter une scène de la nature, et, par son organisation des formes et des couleurs, créer des effets qui relient la partie au tout. Les peintres ont tendance à parler de leur œuvre en termes formels plutôt que figuratifs, mais l’effet obtenu peut aller bien au-delà.
Les mandalas que B. Creme en vint à créer avaient une visée plus spécifiquement spirituelle, et proposaient tout à la fois au spectateur une vision de l’univers issue de l’enseignement ésotérique, et une expérience d’unicité en lui servant d’aide à la méditation. L’explication que donne B. Creme de Mandala ouvert va au-delà, en mettant l’accent sur l’énergie qui émane « du Vide » figuré dans le tableau et qui, en retour, évoque une réponse énergétique de la part du spectateur :
« Flottant dans l’espace, le Mandala ouvert offre à celui qui regarde un vide qui attire et maintient son attention dans le Vide cosmique. Une fois l’attention du spectateur fixée sur le centre du tableau, le Vide suscite chez lui désir et aspiration à l’unité avec toutes choses. En retour, le Vide libère son énergie pour stimuler et renouveler l’aspiration et le désir d’union du spectateur. C’est un outil de méditation dynamique qui, utilisé sérieusement et régulièrement, constitue un remarquable instrument de progrès. » (l’Art ésotérique de Benjamin Creme)
B. Creme disait que, comme la plupart des artistes peintres, il avait toujours été réticent pour livrer et donner le « sens » de ses tableaux, espérant qu’ils parleraient d’eux-mêmes. Et c’est, en effet, ce qui se produit parfois. Ainsi au musée Benjamin Creme, des visiteurs peuvent rester assis plusieurs heures devant une toile qu’ils contemplent en silence, et nombre d’entre eux sont frappés par l’« énergie » du lieu. Cela suffit à beaucoup, qui ne souhaitent pas qu’on leur explique avec des mots ce qui est pour eux avant tout une expérience intime.
Symbolisme de la sagesse ésotérique
Dans le même temps, Benjamin Creme disait aussi que ses peintures sont des symboles, c’est-à-dire des formes sur lesquelles viennent se greffer des significations et des associations qui les dépassent et se situent au-delà du signe. Il a rédigé des explications éclairant le sens de ses tableaux, de façon à aider le spectateur à comprendre les concepts ésotériques. Quelques-unes sont très simples, celle de Calice, par exemple : « Cette toile exprime l’énergie d’Amour [le principe christique] » ; d’autres, plus abstruses, expriment la pensée ésotérique en termes dont le public n’a pas l’habitude. Les titres, à eux seuls, donnent une idée des champs conceptuels : Antahkarana, Ange solaire, Feu solaire, Diamant flamboyant, Soleil spirituel central. Ces explications et commentaires servent à diffuser les enseignements de la Sagesse éternelle par le biais de la compréhension des symboles. Ainsi les toiles peuvent-elles être appréciées à la fois intellectuellement et intuitivement, chaque approche renforçant l’autre.
Le changement dans l’œuvre de Benjamin Creme, son passage de l’abstraction à la peinture ésotérique accompagnèrent et reflétèrent la nouvelle et ultime phase de sa vie, lors de laquelle il travailla inlassablement à faire connaître la réapparition de Maitreya, l’Instructeur mondial.
Au départ, l’art de B. Creme découlait d’un don qui lui permettait de créer de la beauté par laquelle pouvaient s’exprimer sa personnalité et son âme. Désormais, c’était son Maître qui allait inspirer et parfois même guider la main de son élève dans ses peintures, et leur insuffler ainsi son énergie. A partir de ce moment, ce qui avait été un talent personnel serait mis au service du travail de Benjamin Creme pour son Maître, pour Maitreya et pour le monde.
Post-scriptum
Les extraits ci-dessous proviennent d’une interview que Benjamin Creme a donnée sur sa peinture à son domicile en décembre 2013. Le texte, qui a été transcrit pratiquement mot à mot, est un bon exemple de l’inimitable façon de parler de B. Creme. Ce qu’il dit ici éclaire et illustre certains aspects évoqués dans cet article : l’évolution de sa peinture, sa relation avec les enseignements de la Sagesse éternelle, et la contribution de son Maître.
Changement
« J’ai arrêté de peindre pendant un an. Puis, en 1963, j’ai commencé de faire des toiles comme je n’en avais jamais fait auparavant, mais qui étaient plus proches de ce que je faisais avant ma rencontre avec Adler. Elles étaient totalement abstraites, et certaines n’étaient pas très bonnes et me demandaient des efforts. J’ai fait de mon mieux, elles étaient expérimentales. Je crois que j’en ai encore quelques-unes. Même si elles n’étaient pas très achevées, elles étaient nouvelles dans mon œuvre. Elles étaient mal fichues, des tentatives brutes de décoffrage. J’avais beau être un paysagiste très accompli, elles restaient des toiles abstraites mal fichues. Ça ne me dérangeait pas tellement qu’elles soient mal faites, car j’expérimentais. Puis, j’ai commencé à m’apercevoir qu’il s’agissait d’une nouvelle voie pour moi. Et, en 1964, je me suis mis sérieusement à ce que j’ai toujours fait depuis : la peinture ésotérique. »
Q. Votre peinture a-t-elle été influencée par vos croyances ?
B. Creme. Je pensais – enfin, c’est ce que je crois… c’est ce que je lisais, les enseignements de la Sagesse éternelle, et tout ce qui s’ensuit. J’ai tout absorbé et me suis dit : « Pourquoi ne pas mettre ça dans ma peinture ? » Mais je ne voyais vraiment pas comment m’y prendre. Comme il n’était pas question pour moi d’imiter quelque chose qui existait déjà, j’ai donc laissé les choses reposer pour voir ce qui viendrait. Puis, j’ai commencé à batailler, et, petit à petit, je me suis mis à peindre.
J’ai découvert l’art tantrique en allant voir l’Exposition d’art tantrique. Lorsqu’elle est venue à Londres, j’y suis allé trois fois. Cette peinture me fascinait parce qu’elle était très proche de la mienne. En la regardant, j’avais l’impression de me trouver en pays connu, vous comprenez, parfaitement connu. Je ne faisais pas exactement la même chose, mais les deux sources étaient très, très proches, un point c’est tout. Et je me suis dit : « Je suis sur la bonne voie, c’est ce que je fais. »
Le rôle du Maître
Mon Maître a eu une influence considérable. A propos d’une série de grandes toiles, il m’a dit : « Elles sont trop petites. » Et il m’a donné des idées de grands tableaux que je n’aurais jamais faits s’il ne me les avait pas suggérés. Rien de ce que je peins ne se fait sans sa participation. Que je fasse une esquisse ou que je dessine, il travaille par ma main. […] Je le laisse faire, vous comprenez, c’est comme ça. Il dessine et organise bien mieux que moi, et, à la fin, je me retrouve avec un grand symbole fascinant. Mais il a fallu que ce soit moi qui le fasse. Le Maître donne l’impulsion initiale, et va parfois jusqu’à assurer la disposition générale, et ainsi de suite. A moi de m’occuper de la peinture, de trouver les couleurs, les rapports, etc. Mais son intervention est si importante que la toile est chargée de son énergie – il en va de même pour toutes mes toiles. C’est pourquoi, quand des gens les regardent, s’ils ne les quittent pas des yeux pendant cinq ou six minutes, en les regardant sérieusement, sans faire autre chose que regarder, une porte s’ouvre pour mon Maître. Il est attiré par le fait que la personne regarde ma toile, il voit cette personne, et il voit ce dont elle a besoin et ce qu’il peut faire – une guérison, une stimulation ou une autre. Il peut ainsi donner de l’énergie aux gens ; quand ils sont en méditation, il peut faire pour eux des choses dont ils ne sont pas capables eux-mêmes. Voilà comment nous travaillons ensemble, mon Maître et moi.
Pour chacune [de mes toiles ésotériques], c’est le Maître qui m’a donné l’idée. Mais elle me vient à l’esprit en un éclair, il ne dit pas : « Fais une toile sur ceci ou cela. » Cela n’a rien à voir : je vois de quoi il s’agit en un éclair, et je me mets à peindre. C’est en peignant que j’apprends de quoi il s’agit – c’est ce qui est expliqué au dos des cartes [voir l’Art ésotérique de Benjamin Creme ]… du point de vue du Maître. Ce que j’ai fait, ce qu’il a fait au travers de mes toiles, c’est donner un aperçu très large et très informel des enseignements de la Sagesse éternelle. Ce sont les enseignements de la Sagesse éternelle racontés par la peinture. Cela étant, je ne me suis pas mis à peindre dans le but de donner un certain type d’enseignement moi-même, ce n’est qu’en peignant que j’ai compris cela.
Le Prophète (1942)
« Mon Maître m’a dit tout récemment que c’est lui qui l’a mis dans mon mental, et qu’il s’agit d’un prophète. C’est une toile très puissante. Elle représente un vieil homme au visage très allongé qui regarde droit devant lui, l’index droit dressé, tout en brandissant un livre de l’autre main. Il a une sorte de tunique jetée par-dessus l’épaule comme en portaient les anciens prophètes. Je ne savais pas que j’allais devenir prophète, mais c’est ce que je fais depuis 1975. Je n’avais aucune idée du pourquoi du Prophète, ça ne me serait jamais venu à l’esprit, et je ne sais pas du tout pourquoi j’ai fait ce tableau, mais je l’ai fait, et voilà. » (Déc. 2013)
Références :
Benjamin Creme, l’Art de la coopération, Partage Publication, 2002.
The esoteric art of Benjamin Creme (l’Art ésotérique de Benjamin Creme), Share International, Japon, troisième édition, 2012.
Interview with Benjamin Creme [Interview de Benjamin Creme], George Stewart Lockhart, Colour Format, 2014
Auteur : Phyllis Creme, collaboratrice de Share International qui vit à Londres (Royaume-Uni). Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
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