Armes nucléaires : un enjeu humanitaire

Partage international no 296avril 2013

La Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (Ican) a été lancée en 2007 par une coalition de 286 organisations non gouvernementales (ONG) de 68 pays, qui luttent conjointement contre la prolifération des armes nucléaires avec comme objectif final de les faire interdire totalement. La campagne rassemble des organisations humanitaires, environnementales, des droits de l’homme, de la paix et du développement pour qu’elles saisissent l’occasion historique qui existe d’interdire les armes nucléaires et de les éliminer. Des personnalités connues comme Desmond Tutu, le dalaï-lama, Yoko Ono et le lauréat du prix Nobel de la paix Jody Williams ont apporté leur soutien à cette campagne.
Un Forum de la société civile a été organisé par l’Ican à Oslo (Norvège), les 2 et 3 mars 2013, suivi les 4 et 5 mars par une conférence d’experts organisée par le gouvernement norvégien avec le soutien de 16 autres pays, sur l’impact humanitaire des armes nucléaires. La conférence intergouvernementale a été suivie par 132 pays. Ana Swierstra Bie a assisté à la conférence Ican dont elle fait le compte-rendu pour Partage international.

« Nous allons y arriver ! Tout comme d’autres types d’armes ont déjà été bannis, les armes nucléaires doivent également être interdites ! » Tel est le message qui est ressorti du forum de la société civile organisé par l’Ican à Oslo (Norvège), les 2 et 3 mars 2013. Une telle interdiction est urgente, et peut en effet être décrétée, à en juger par la volonté et le savoir-faire des 500 participants dont de nombreux jeunes, provenant de tous les coins du monde, qui se sont joints au forum, comme conférenciers ou comme participants.

Le forum a réuni des experts de différents domaines qui ont partagé leurs connaissances et leur expérience afin d’améliorer les chances d’aboutir à un succès rapide. Les nombreux orateurs ont élevé la rencontre à la place qui lui revient, reflétant une humanité éclairée, instruite, expérimentée et entièrement engagée pour l’abolition de ces armes.

En 1968, le Traité de non-prolifération nucléaire a été adopté pour éviter « la dévastation à laquelle devrait faire face toute l’humanité suite à une guerre nucléaire. » Par cet accord, les pays disposant de l’arme nucléaire se sont engagés vers un désarmement. Bien que plus de 40 000 armes nucléaires aient été démantelées depuis la fin de la guerre froide, aucun désarmement réel n’a été mené, et lors de la révision du traité en mai 2010, plusieurs gouvernements se sont alarmé des conséquences humanitaires catastrophiques qui pourraient résulter d’un manque d’action.

En dépit du nouveau Traité de réduction des armes stratégiques signé en 2010, il n’y a toujours pas de signe de changement de la part des nations qui cherchent à justifier le maintien de ces armes. Et toutes les puissances nucléaires continuent à consacrer des fonds énormes à la production, l’entretien et la modernisation de leurs arsenaux nucléaires. Dans un monde où des millions de personnes meurent de faim, où les problèmes mondiaux comme le changement climatique, la pauvreté extrême et la maladie sont nombreux, où une proportion croissante de leur population lutte désespérément juste pour s’en sortir, plus de 105 milliards de dollars sont dépensés chaque année par les neuf1 pays possédant l’arme nucléaire dans des projets concernant ces mêmes armes.

Puisque cette approche du désarmement nucléaire est restée dans une impasse, avec des menaces croissantes de prolifération et le refus de désarmer, l’Ican a considéré qu’il était temps de chercher une nouvelle voie. En déplaçant le débat hors du cadre étroit de la sécurité nationale et en se plaçant plutôt sur la menace humanitaire que représentent ces armes, l’Ican essaie de renforcer la prise de conscience de l’opinion publique et des pouvoirs politiques sur les conséquences d’une explosion nucléaire, tout en participant activement à la mobilisation de la société civile et des responsables politiques, dans tous les pays, pour qu’ils fassent pression sur leurs gouvernements pour une interdiction mondiale des armes nucléaires.

Le forum Ican à Oslo a été organisé pour servir à la fois de source d’inspiration et d’information ; il a fourni la motivation, les connaissances et les outils nécessaires pour aider les gens à devenir encore plus efficaces. Les participants ont reçu une formation approfondie sur la nature des armes nucléaires, et des experts dans les domaines de la médecine, des crises humanitaires et de la recherche climatique ont expliqué les conséquences d’une explosion atomique. Il est apparu que les gens en général ne semblent ne pas être conscients de l’ampleur réelle des effets catastrophiques d’une explosion nucléaire, qu’ils ne croient pas qu’une guerre atomique pourrait vraiment se produire et qu’ils ne réalisent pas que la menace nucléaire est aussi aiguë de nos jours, si ce n’est plus, que pendant la guerre froide. Les armes sont toujours là et sont développées en permanence. Il est apparu que les jeunes ont besoin d’être éduqués ainsi que les adultes sur la grande menace que ces armes représentent pour la survie de l’humanité.

Neuf pays dans le monde possèdent ensemble plus de 19 000 armes nucléaires, dont la plupart sont beaucoup plus puissantes que les bombes atomiques larguées sur le Japon en 1945. Moins d’un pour cent de cet arsenal serait suffisant pour perturber le climat mondial, provoquer l’effondrement des productions agricoles et une famine généralisée. L’énorme quantité de fumées et de poussières produites par les explosions aboutirait dans l’atmosphère et bloquerait la lumière du soleil, ce qui provoquerait une baisse de la température de la planète et résulterait en un « hiver nucléaire » qui durerait plus d’une décennie. Le concept d’une guerre atomique locale est une illusion totale, car son impact ne serait pas limité aux pays concernés mais entraînerait une catastrophe mondiale. Toute notion de réponse humanitaire dans le cas d’une explosion atomique serait irréaliste, car les infrastructures seraient détruites et les niveaux de radiation seraient mortels pour tout le monde. Une seule de ces bombes explosant sur une grande ville pourrait tuer instantanément des millions de personnes.

La crise de Cuba en 1962 a conduit le monde à un cheveu de la guerre atomique, et des dizaines de cas où des armes nucléaires ont été sur le point d’être utilisées suite à des accidents ou à une mauvaise analyse de la situation ont été étudiés. Selon les orateurs, la seule raison pour laquelle une catastrophe mondiale n’a pas encore eu lieu relève de la pure chance. [Les lecteurs de Partage international se rappelleront du rôle que nos Frères de l’espace ont joué dans la prévention des catastrophes.]

Quand il s’agit des armes nucléaires, il a été souligné qu’elles ne sont jamais entre de bonnes mains. Tant qu’un seul pays dispose de ces armes, d’autres les voudront aussi, et tant que les armes seront là, elles constitueront une menace directe et constante pour toute l’humanité et présenteront l’un des défis les plus graves de notre époque.

Loin d’assurer ou de maintenir la paix, les armes nucléaires ne produisent que peur et méfiance ; elles accroissent les tensions. En dépit de cela, les nations nucléaires continuent de s’accrocher à l’illusion de la « dissuasion nucléaire ».

Ces instruments de destruction massive sont totalement inutiles dans la lutte contre les problèmes les plus urgents de notre époque, pas plus qu’elles ne découragent le terrorisme. Le docteur Rebecca Johnson, co-présidente de l’Ican, a parlé du danger que constituent les armes nucléaires en elles-mêmes et de la façon dont elles constituent un obstacle pour la solution à nos problèmes. « Elles constituent un obstacle au progrès et peuvent nous renvoyer à l’âge de pierre. » Elle a demandé aux Etats d’engager des négociations en vue d’une interdiction de ces armes, et à la société civile de maintenir la pression.

Le cardinal archevêque John Onaiyekan, du Nigeria, a déclaré que les armes nucléaires n’ont pas leur place dans une société civilisée.Il a souligné l’importance de contrer les idéologies qui soutiennent cette folie et a rappelé un message du pape Paul VI datant de 1972 : « Si vous préparez la guerre, vous obtiendrez la guerre. Si vous voulez la paix, travaillez pour la justice. » La seule manière de stopper la dissémination des armes nucléaires et d’éviter une catastrophe humanitaire d’une ampleur sans précédent est d’éliminer complètement ces armes.

L’interdiction totale, à l’instar des mines anti-personnelles en 1997 et des armes à sous-munitions en 2008, est considérée par l’Ican comme la prochaine étape nécessaire pour abolir ces armes. Une telle interdiction constituerait l’outil permettant de modifier le statut juridique et politique des armes nucléaires ; elle pourrait être obtenue par les efforts des Etats responsables ainsi que la pression incessante de la société civile.

Gry Larsen, secrétaire d’Etat au ministère des Affaires étrangères norvégien, a assuré l’auditoire que le gouvernement norvégien était très engagé à faire le nécessaire et prendre des mesures avant que survienne une catastrophe. Elle a souligné l’importance du partenariat entre la société civile et les Etats dans cette lutte contre les armes nucléaires, et a souligné l’importance de l’action citoyenne en déclarant : « Sans la société civile nous ne pouvons pas atteindre cet objectif. »

Tant que les nations nucléaires restent dans un état de déni collectif, il est important de se concentrer sur les aspects humanitaires et environnementaux car il n’existe aucun argument qui pourra jamais nier les conséquences terribles d’une explosion nucléaire, et ceci permettra sûrement d’aboutir à une interdiction de ces armes. Lorsque les nations commenceront à comprendre que leurs armes nucléaires ne peuvent pas leur offrir une protection et, au contraire, constituent une menace majeure pour leur propre pays et pour l’humanité dans son ensemble, les règles du jeu seront modifiées et la dynamique politique pourra évoluer.

Des jeunes militants provenant de différentes régions du monde ont partagé leurs histoires et les succès qu’ils ont connus dans leurs campagnes. Richard Moyes et Thomas Nash du Groupe de pilotage international de l’Ican, ont transmis des messages très inspirants, rappelant l’importance de rester concentré sur l’objectif et de renforcer la confiance entre les nombreux partenaires impliqués dans la coalition car cette question est de loin beaucoup trop importante pour n’importe quelle organisation individuelle. Ils ont donné confiance aux participants en montrant que l’objectif est bien réalisable et que son heure est maintenant venue : « C’est maintenant le moment pour éviter l’impact humanitaire catastrophique des armes nucléaires et nous pouvons certainement le réaliser. »

D’après l’Ican, les puissances nucléaires ne devraient plus pouvoir agir comme des dictateurs sur ces questions. Pas moins de 146 pays dans le monde, une grande majorité, sont favorables à une interdiction des armes nucléaires, 22 sont encore indécis tandis que 26 pays sont opposés à une telle interdiction. L’abolition des armes nucléaires est également la question prédominante pour la grande majorité des peuples du monde entier. Selon l’Ican, environ 78 % des personnes interrogées dans 26 pays appuient un tel traité, dont une majorité de personnes dans tous les pays dotés de l’arme nucléaire, à l’exception du Pakistan.

Depuis plusieurs décennies maintenant, le reste du monde a attendu que les nations nucléaires remplissent leurs promesses. Différents intervenants au forum ont exprimé leur impatience face à cette situation de la manière suivante :

Dr Rebecca Johnson : « Nous sommes fatigués de vivre dans l’ère de la terreur nucléaire, nous voulons y mettre un terme. Nous avons le droit et le devoir d’empêcher ce qu’on ne peut guérir, et si ce n’est pas maintenant, alors quand ? »

Le cardinal archevêque John Onaiyekan : « Pourquoi devrions-nous continuer à nous faire terroriser par les nations qui menacent avec des armes nucléaires ? »

Le Dr Terumi Tanaka qui a survécu à la bombe de Nagasaki en 1945 et était présent au titre de conférencier lors du forum : « Nous devons faire entendre notre voix. Nous avons chacun une petite voix, mais une voix importante si nous marchons ensemble. Si nous nous taisons, il n’y aura que le silence. »

Renseignements : www.icanw.org

[1. Benjamin Creme : « Aujourd’hui, on considère que neuf pays (dix si l’on inclut la Corée du Nord) dans le monde possèdent des armes nucléaires. En fait, il y a 24 pays en possession de bombes nucléaires, ouvertement ou non. » [PI juillet-août 2009].]


Thématiques : politique
Rubrique : Divers ()