Lettre ouverte aux journalistes :
Partage international no 292 – décembre 2012
Un journaliste américain qui milite contre le changement climatique a lancé un appel à ses collègues afin qu’ils couvrent la question du changement climatique comme une crise d’ampleur mondiale.
Wen Stephenson, journaliste du Boston Globe, du magazine The Atlantic, et de la chaîne de télévision Public Broadcasting Service (PBS), s’est senti de plus en plus concerné par l’absence d’action sur le changement climatique après l’échec des négociations mondiales à Copenhague en 2009 et l’inaction du gouvernement américain depuis 2010. Au cours de l’été 2010, il a démissionné de son poste à la National Public Radio pour devenir un militant du changement climatique.
Dans un long article paru dans le Boston Phoenix, W. Stephenson adresse une lettre ouverte à ses anciens collègues des médias traditionnels pour leur demander de couvrir la question du changement climatique comme une urgence mondiale. Voici quelques extraits de sa lettre :
« … Nos spécialistes du climat les plus éminents, comme James Hansen de la Nasa et Kerry Emanuel du MIT, ainsi que des experts mondiaux de l’énergie comme Fatih Birol, économiste en chef à l’Agence internationale de l’énergie, insistent de plus en plus sur ce point : nous serons très rapidement à court de temps pour répondre d’une manière efficace au changement climatique et ainsi éviter le risque d’une catastrophe climatique mondiale avec la souffrance incalculable qui en résultera.
Face à cette situation, je suis désolé de constater que vous ne vous montrez pas à la hauteur. Votre soi-disant « objectivité », votre totale impartialité, ne constituent que des excuses commodes pour ce qui s’avèrera une erreur inexcusable, à savoir : ne pas faire connaître l’urgence extrême à laquelle nous devons faire face. Que je sois clair : le problème n’est pas simplement une question d’équilibre ; pour la plupart d’entre vous, ce débat est quasiment terminé, et vous n’êtes plus confronté à la question de devoir respecter un équilibre entre le vaste consensus scientifique et les points de vue des lobbies défendant les intérêts pétroliers. Non, ce dont je parle, c’est de votre incapacité à couvrir la crise climatique comme une véritable crise – celle dans laquelle des millions, voire des milliards, de vies sont en jeu.
[…] Comme Kerry Emanuel et d’autres le font remarquer, en raison de l’inertie inhérente du système climatique de la planète et de l’énorme quantité de CO2 déjà présente dans l’atmosphère, la fenêtre d’opportunité qui devrait nous permettre d’éviter un réchauffement catastrophique est extrêmement étroite. Il se peut même qu’elle se soit déjà fermée, nous n’en savons rien. Selon le Giec, les émissions mondiales doivent baisser d’au moins 25 % d’ici 2020 par rapport au niveau de 1990 – donc d’ici huit ans – et d’au moins 80 % d’ici 2050, si nous voulons avoir une chance de maintenir un climat vivable.
Cependant, tandis que les climatologues sont de plus en plus alarmés, cette question est quasiment absente des médias traditionnels.
Ce qu’il faut maintenant, c’est une couverture médiatique correspondant à celle d’une crise majeure. Et vous, vous savez comment couvrir une crise. Au cours des semaines et des mois et même des années qui ont suivi le 11 Septembre, toutes sortes de récit ont fait les premières pages et les titres des journaux alors que sans cette crise, on n’en aurait pas parlé. Il en fut de même avant et après l’invasion de l’Irak, ainsi que durant les mois qui ont suivi la crise financière de 2008.
En temps de crise, les critères pour les gros titres sont revus ; ce qui compte ce sont les histoires en relation avec la crise. En cas de crise, les journaux partent du principe que le public veut en savoir autant que possible et pour ce faire, vous inondez les lecteurs, vous réorientez les ressources et vous sacrifiez certains autres sujets.
La crise climatique est la question la plus importante pour cette génération et même les autres, alors pourquoi ne la traitez-vous pas comme telle en la reprenant en première page et dans les journaux télévisés, tous les jours ou au moins une fois par semaine ? Pourquoi n’enquêtez-vous pas sur la manière dont le changement climatique touche tous les sujets et pas seulement l’environnement et les questions d’énergie ?
Et pourtant, je suis moins inquiet par les pages d’actualités (là, les journalistes semblent se réveiller lentement), que par les éditoriaux, des magazines, des commentateurs et des blogs traditionnels des leaders d’opinion, ces gens très importants qui forment la sagesse conventionnelle et les sujets considérés comme sérieux. Car à ce niveau, pratiquement aucun débat ne reflète l’ampleur et l’urgence de la crise […]
En bout de course, je pense que nous sommes d’accord pour dire que la responsabilité ultime d’un journaliste est vis-à-vis de son public. Et pourtant, selon ce critère, vous ne vous montrez pas à la hauteur. Vous ne parvenez pas à parler de la plus grande difficulté qu’ait jamais connue l’humanité comme d’une crise, ce qu’elle est réellement. Pourquoi ?
Contrairement à la plupart de ceux qui vous critiquent, je vous connais : vous n’êtes pas que des noms sur une page ou un écran pour moi : vous êtes vivants, vous respirez, vous avez une famille. J’ai partagé le stress et les angoisses des journalistes contemporains. Je sais à quel point vous travaillez dur, et la façon dont la plupart d’entre vous êtes relativement mal payés. Je connais l’insécurité de votre emploi. Et je sais que votre travail – même le meilleur – est le plus souvent ingrat. Croyez-moi, je le sais.
Je sais aussi que vous prenez au sérieux votre responsabilité en tant que journaliste. Comment se fait-il, alors, que vous échouiez sur ce sujet très important ? Je peux me tromper, mais je crois que je comprends ; je crains que cela soit en rapport avec l’image que vous vous faites de vous-même et l’autocensure.
Rien n’est plus important pour moi en tant que journaliste que mon indépendance. Oui, je suis toujours un journaliste. Et je suis aussi indépendant que je ne l’ai jamais été, encore plus que ce que vous pouvez imaginer. En abandonnant ma carrière de journaliste traditionnel, j’ai pu me libérer et j’ai pu parler et écrire sur le climat d’une manière qui était pratiquement impossible à l’intérieur de la bulle des médias traditionnels où je devais me soucier de l’impression que je donnais, du fait de conserver mon emploi, et du danger d’être considéré par mes pairs et mes supérieurs comme partial. Dieu m’en préserve.
En bref, je suis libéré d’une forme insidieuse d’autocensure basée sur une fausse image de moi trop commune parmi les médias grand public, dans lequel les journalistes, y compris les plus importants, sont censés rester au-dessus de la mêlée et perpétuellement perplexes pour être pris au sérieux. Une fois que vous vous êtes fait l’avocat d’une cause et que vous avez pris une position morale non ambigüe, alors votre honnêteté intellectuelle est considérée comme compromise.
Quand je suis devenu journaliste, je n’ai pas abandonné ma conscience, ma nationalité et mon humanité. De même, lorsque je suis devenu un défenseur actif de la cause climatique, je n’ai pas sacrifié mon honnêteté intellectuelle, au contraire, j’ai pu ainsi la préserver.
Il est temps de mettre fin à l’autocensure et de tordre le cou à l’idée que les journalistes sont en quelque sorte au-dessus de la mêlée. Vous n’êtes pas au-dessus de la mêlée. Si vous êtes un être humain, vous faites partie de la masse que cela vous plaise ou non – car nous sommes vraiment tous concernés par la question climatique. Et en minimisant et en ignorant la gravité de la crise, ou tout simplement en ne la comprenant pas, vous abdiquez votre responsabilité vis-à-vis de vos frères humains.
Finalement, tout ceci se résume à la question suivante : de quel côté êtes-vous ?
Si vous êtes du côté de vos frères humains, de vos propres enfants et petits-enfants, alors il est temps pour vous d’informer le public sur la gravité, l’ampleur et l’urgence de la crise que nous connaissons […]
A l’occasion d’autres grandes crises morales, comme la lutte pour les droits civiques, la guerre du Vietnam, la longue lutte contre l’apartheid, et bien d’autres, les journalistes ont dû faire face à leur conscience. Alors voici les questions difficiles que j’ai pour vous, les mêmes questions que je me pose : En tant qu’individus conscients, quelle sera votre position ? Si vous n’avez pas le courage d’informer le public de la situation dans laquelle nous sommes, et de ses conséquences, alors que faites-vous dans ce métier ? Pourquoi êtes-vous journaliste ? Comment pouvez-vous vous lever le matin et vous regarder dans le miroir ? Comment pouvez-vous regarder dans les yeux vos propres enfants, petits-enfants ou n’importe quel enfant ? »
Sources : thephoenix.com
Thématiques : environnement
Rubrique : S.O.P. — Sauvons notre planète (« Les changements climatiques montrent sans l’ombre d’un doute que la planète est malade... Le temps nous est compté pour mettre fin aux ravages que subit quotidiennement la planète Terre. Chaque homme, chaque femme, chaque enfant a son rôle à jouer dans sa restauration. Oui, le temps presse. Save Our Planet (S.O.P.), sauvons notre planète ! » Le Maître de B. Creme, S.O.P. Sauvons notre planète, 8 septembre 2012.)
