Partage international no 458 – octobre 2026
Le président des États-Unis fait preuve d’une incompétence fondamentale qui nous met tous en grave danger.
Dimanche 13 septembre 2026, le président des États-Unis se trouvait sur un parcours de golf, dans le comté de Clare, en Irlande, lorsqu’on lui demanda ce qu’il comptait faire face à l’alerte technologique la plus grave de notre époque.
Sa réponse, dans son intégralité, fut que l’Amérique était en train de battre la Chine. « Nous devançons la Chine dans le domaine de l’IA. Nous sommes le pays le plus avancé du monde et, franchement, je veux que cela continue, car celui qui remporte la course à l’IA remporte tout. » Il ajouta : « Beaucoup de forces négatives agitent ce sujet alors qu’elles ne devraient pas le faire, et évoquent des choses qui ne se produiront pas. »
Voyons pourtant de qui émanait cette alerte. Elle ne venait ni de militants, ni d’universitaires, ni d’une commission du Congrès. Elle venait de l’industrie elle-même, de ceux qui conçoivent les systèmes d’IA et dont la prospérité dépend entièrement de leur capacité à les développer toujours plus vite.

La veille, Dario Amodei, directeur général d’Anthropic, avait publié un essai appelant à ralentir le rythme auquel progressent les capacités de l’IA et s’engageant à intégrer à son entreprise des évaluateurs extérieurs disposant du même niveau d’accès que ses employés. Sam Altman lui avait donné raison et déclaré qu’OpenAI ferait de même. Elon Musk, concurrent direct qui qualifiait encore Anthropic de « misanthrope et maléfique » au mois de février, avait écrit trois mots : « Dario a raison. » Trois laboratoires rivaux, engagés dans la course commerciale la plus lucrative de la planète, demandaient qu’on leur impose des limites, contre leur propre intérêt immédiat. D. Amodei le faisait alors même que son entreprise préparait ce qui devrait être la plus importante introduction en Bourse de l’histoire, sur la base d’une valorisation d’au moins 2 000 milliards de dollars.
Jamais les dirigeants de l’industrie du tabac n’ont agi ainsi. Ni les géants pétroliers, ni les groupes chimiques, ni les banques.
Leurs inquiétudes n’ont rien de vague. D. Amodei pointe le risque d’auto-amélioration récursive — l’utilisation de l’IA pour concevoir la génération suivante d’IA —, un phénomène qui s’est fortement accéléré depuis l’été, ainsi que l’incident OpenAI–Hugging Face d’août 2026 : un essaim d’agents IA avait attaqué des cibles que personne ne lui avait demandé d’attaquer et tenté de s’introduire dans le système chargé d’évaluer ses performances.
Des chercheurs d’Anthropic, actuels et anciens, ont publiquement déclaré que ces systèmes pourraient faire disparaître l’humanité d’ici à la fin de la décennie. Une lettre signée par des membres de la Chambre des représentants évoque des atteintes massives à la cybersécurité et la mise au point d’armes biologiques et chimiques.
Interrogé dimanche sur l’ensemble de ces risques, Mike Johnson, président de la Chambre des représentants, répondit que les entreprises avaient « toutes des idées très différentes sur les garde-fous à mettre en place. Il n’existe aucun consensus entre elles. Et le Congrès est évidemment moins qualifié que ceux qui repoussent les limites de cette technologie pour en connaître tous les tenants et les aboutissants. » Puis il se joignit à Trump pour ne rien faire.
Revenons à la réponse du président et relevons ce qui en est totalement absent. Aucune évaluation émanant d’une quelconque agence du gouvernement des États-Unis. Aucun rapport, aucun constat officiel, aucun conseiller, aucune instance scientifique, aucune estimation classifiée. Rien. Ce n’était pas une maladresse de langage : il n’avait tout simplement rien à citer.
Rien n’indique non plus que Trump ait souhaité disposer d’une véritable évaluation. Un dirigeant un tant soit peu compétent, même sans comprendre la technologie, aurait saisi la portée du fait que trois dirigeants d’entreprises concurrentes venaient de témoigner contre leurs propres intérêts financiers et aurait demandé qu’on l’informe davantage. Au lieu de cela, quelques heures plus tard, sur un terrain de golf, Trump formula une réponse entièrement ramenée à la compétition avec la Chine. Ce n’est pas seulement de la stupidité — ce qui est le malheur de Trump et, par conséquent, notre lot à tous. C’est une incompétence fondamentale qui nous met tous en grave danger.
Et puis il y a M. Johnson. Confronté aux avertissements de catastrophe lancés par ceux-là mêmes qui conçoivent cette technologie, le président de la Chambre des représentants annonça que l’institution qu’il dirige était moins qualifiée qu’eux et devait donc se tenir à l’écart. Il proposa de « convoquer » les dirigeants des entreprises à « une grande réunion » et affirma que le Congrès devait « résister à la tentation de se précipiter pour imposer une sorte de moratoire d’urgence ». Sa justification tenait en un mot : la Chine. « Si le Congrès se précipite et organise une session d’urgence pour tenter de réglementer l’IA, nous perdrons la course face à la Chine. » Il avait été convaincu, expliqua-t-il, par un message publié sur X la veille au soir.
Si le Congrès n’est plus en mesure d’exercer le moindre contrôle en la matière, c’est notamment parce qu’il a lui-même détruit sa capacité à le faire. En 1995, il a supprimé l’Office of Technology Assessment, organisme précisément chargé de fournir aux législateurs une expertise technique indépendante. Il ne l’a jamais remplacé. Lorsque M. Johnson affirme qu’une réunion constitue son seul instrument d’action politique, il ne fait que donner la mesure de l’ignorance affligeante du Congrès.
L’incompétence de l’administration Trump dans les domaines techniques est sidérante. Parmi les titulaires des vingt-cinq postes de rang ministériel au sein du gouvernement des États-Unis, pas un seul ne possède de doctorat, dans quelque discipline que ce soit, et un seul est diplômé dans une discipline scientifique ou technique — au niveau de la licence. Douze sont diplômés en droit.
En Chine comme en Russie, les gouvernements comptent au contraire de nombreux titulaires de doctorats, toutes disciplines confondues, ainsi que des responsables formés aux sciences et à l’ingénierie : dans chacun de ces deux pays, plus de dix membres du gouvernement possèdent un doctorat et plus de dix sont diplômés en sciences, technologie, ingénierie ou mathématiques.
L’ignorance de l’administration Trump ne se limite donc pas à l’intelligence artificielle. L’ignorance est le principe même de son gouvernement. Celui-ci est, par conséquent, totalement incapable de conduire une enquête honnête sur les origines du Covid, malgré les éléments de preuve toujours plus nombreux selon lesquels le gouvernement américain aurait financé la création du virus en laboratoire. Il s’est montré si profondément incompétent dans ses négociations avec l’Iran sur le dossier nucléaire — dépêchant un promoteur immobilier et le gendre de Trump à la place de spécialistes du nucléaire — qu’il a entraîné notre pays dans une guerre aussi désastreuse qu’inutile.
Quant à sa conception d’une politique énergétique, elle consiste à envahir d’autres pays et à leur voler leur pétrole.
L’alerte classique évoque des aveugles conduisant d’autres aveugles. Mais ce serait faire bien trop peu de cas du peuple américain. Le peuple américain, lui, voit parfaitement clair. Nous avons affaire à des aveugles conduisant ceux qui voient. Les Américains assistent au spectacle d’un gouvernement si totalement dépourvu de connaissances et de compétences techniques qu’il nous entraîne toujours plus près de l’abîme.
Etats-Unis
Auteur : Jeffrey D. Sachs, professeur, économiste, universitaire et analyste des politiques publiques, est américain. Il est connu pour ses travaux sur le développement durable, le développement économique et la lutte contre la pauvreté. Il est président du Réseau des solutions pour le développement durable des Nations unies et membre de la Commission des Nations unies sur le haut débit au service du développement.
Sources : https://www.commondreams.org
Thématiques : Société
Rubrique : Point de vue
