Partage international no 458 – octobre 2026
Plusieurs catastrophes climatiques survenues cette année – notamment l’effondrement d’un glacier et des inondations dévastatrices au Népal, ainsi que trois vagues de chaleur extrême en Europe – commencent à modifier le regard que les spécialistes et les médias informés portent sur le changement climatique. Ingmar Rentzhog, fondateur et directeur général de We Don’t Have Time (le temps presse), la plus grande plateforme médiatique au monde consacrée à l’action climatique, est à l’avant-garde de cette évolution. Selon lui, la réponse apportée jusqu’ici aux défis climatiques repose sur le plus grand mensonge jamais raconté, qui tient en cinq mots : « Nous avons encore le temps. »
Ce mensonge, explique-t-il, n’est pas nécessairement propagé par des personnes malintentionnées. On y adhère parce qu’il est rassurant, il protège les institutions qui le reprennent et ne bouscule personne. Pourtant, il cache une vérité : il est déjà trop tard pour éviter la catastrophe, car celle-ci a commencé. La seule question est de savoir quelle ampleur elle prendra et si nos sociétés pourront y résister. I. Rentzhog avance plusieurs faits difficiles à entendre. Tout d’abord, 2024 a été la première année civile complète durant laquelle la température moyenne mondiale a dépassé de 1,5 °C celle de l’ère préindustrielle. Selon le Rapport sur l’écart entre les besoins et les perspectives en matière de réduction des émissions des Nations unies, les politiques actuelles nous conduisent vers un réchauffement pouvant atteindre 2,8 °C. L’Accord de Paris engage les pays à maintenir la hausse de la température moyenne mondiale bien en dessous de 2 °C et, si possible, à la limiter à 1,5 °C. Or, même un réchauffement de 1,5 °C n’a jamais été considéré comme « sans danger ».
Ensuite, ce mensonge concerne tous les êtres humains vivant aujourd’hui, ainsi que tous ceux qui naîtront demain. Et ses conséquences s’aggravent avec le temps : chaque année passée à répéter « nous avons encore le temps » contribue à un réchauffement irréversible. « Ce mensonge est ingénieux parce qu’il rallie des gens honnêtes, dit I. Rentzhog. Nul besoin d’être corrompu pour dire « nous avons encore le temps ». Il suffit de préférer une phrase supportable à une phrase insupportable. »
Les chiffres les plus inquiétants concernent peut-être les décès. Une projection délibérément prudente du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat prévoit, avec un degré de confiance élevé, plus de 250 000 décès annuels liés à la chaleur d’ici à 2050. Elle ne prend toutefois en compte que quatre causes de décès et exclut entièrement les tempêtes, les inondations, les incendies de forêt, les conflits et les migrations.
Une autre estimation émane des actuaires qui sont les spécialistes chargés de l’évaluation des risques. L’Institute and Faculty of Actuaries et l’université d’Exeter estiment qu’un réchauffement d’au moins 2 °C d’ici à 2050 comporte un risque de plus de deux milliards de morts. À partir de 3 °C, ils qualifient ce risque d’extrême et évoquent plus de quatre milliards de morts, soit environ la moitié de la population mondiale actuelle. L’avenir qu’ils ont étudié correspond à la trajectoire que nous suivons, à moins de changer de cap.
« Mais rien de tout cela n’est joué d’avance, souligne I. Rentzhog. Aucun de ces décès n’a encore eu lieu. L’écart entre la voie que nous suivons et celle que nous pourrions emprunter n’a rien d’une fatalité. Elle dépend de décisions prises par des personnes connues, occupant des fonctions officielles et ayant des mandats à défendre. Le plus grand mensonge jamais raconté est celui dans lequel nous vivons actuellement. Il est encore temps de le dénoncer. »
Nous devons le dénoncer, poursuit-il, tout en refusant un second mensonge qui découle du premier : « Il est trop tard, donc plus rien n’a d’importance. » La vérité se situe entre « nous avons encore le temps » et « il est trop tard ». Une action rapide peut encore sauver des dizaines de millions de vies. Chaque fraction de degré de réchauffement évitée signifie moins de morts. Nous ne pouvons tout simplement pas attendre.
Les progrès de l’action climatique sont réels et considérables. Mais les médias qui mettent l’accent sur les solutions minimisent souvent un fait : nous avançons trop lentement pour obtenir des résultats à la hauteur du problème. L’écart entre le rythme actuel de l’économie et celui qu’il faudrait atteindre est entretenu par ce mensonge, défendu jusque dans les lieux où se décident les reculs des politiques climatiques – I. Rentzhog en a recensé 45 au cours de l’année écoulée, dans 15 pays ou territoires.
Pour accélérer l’action, il suggère de poser cette question partout où des décisions sont prises : « Nous répétons que nous avons encore le temps. Du temps jusqu’à quoi, exactement ? Et comment le savons-nous ? » À l’image du plus grand mensonge, conclut-il, la vérité tient elle aussi en cinq mots : « Nous n’avons plus le temps. »
Thématiques : environnement
Rubrique : S.O.P. — Sauvons notre planète
