Le Pape se prononce sur l’intelligence artificielle (première partie)

Partage international no 455juillet 2026

par Cher Gilmore

 

Le 15 mai, le pape Léon XIV a publié une encyclique intitulée « Magnifica Humanitas : Sur la sauvegarde de la personne humaine au temps de l’intelligence artificielle ». Riche et dense en informations, notamment sur l’histoire des commentaires pontificaux sur les questions contemporaines, elle sera présentée ici en trois parties. La première partie offre un bref aperçu de son analyse de notre choix culturel et de la doctrine sociale de l’Eglise. La deuxième partie se concentrera sur ses recommandations pour préserver l’humanité en cette période de transformation, et la troisième partie abordera la question de la culture du pouvoir face à une civilisation de l’amour.

Dès la première phrase, Léon XIV affirme que l’humanité est aujourd’hui confrontée à un choix crucial : « soit construire une nouvelle tour de Babel, soit bâtir la cité où Dieu et les hommes habitent ensemble ». Pour souligner les deux choix, il compare en détail deux images bibliques : la construction de la tour de Babel, décrite dans la Genèse 11:1-9, et la reconstruction des murs de l’ancienne Jérusalem après l’exil babylonien, relatée dans Néhémie 2-6. Il fait référence à ces images à plusieurs reprises dans l’encyclique, car elles illustrent symboliquement notre position actuelle par rapport à l’intelligence artificielle (IA).

 

La Tour de Babel

Aux origines de l’humanité, les peuples s’établirent dans une plaine du pays de Shinar et, soucieux de stabilité et de puissance, décidèrent de bâtir une ville et une tour « dont le sommet atteindrait les cieux ». Ils adoptèrent une langue unique, une technologie unique et une direction unique. Aussi impressionnant que fût ce projet, il fut conçu sans référence à Dieu, caractérisé par l’uniformité plutôt que par la diversité, et par l’homogénéité plutôt que par la communion. Le résultat ne fut pas l’unité, mais la dispersion : la communication fut rompue, les langues se confondirent et les peuples ne se comprirent plus. La leçon de la Tour de Babel est que tout effort, aussi grandiose soit-il, fondé sur l’affirmation de soi, sacrifiant la dignité humaine à l’efficacité et cherchant à atteindre le ciel sans la bénédiction divine est voué à l’échec.

 

Reconstruction des murailles de Jérusalem

Lorsque certains Juifs revinrent à Jérusalem après leur exil de Babylone, ils trouvèrent une ville en ruines, les murailles effondrées et les portes incendiées. Néhémie, un Juif au service du roi perse Artaxerxès, apprit l’état de sa ville ancestrale et, après avoir jeûné et prié, demanda au roi la permission d’y retourner. À son arrivée, il inspecta en silence les parties détruites de la ville, sans chercher à imposer de solutions. Il réunit les familles, écouta leurs doléances, leur confia à chacune une section de muraille à reconstruire, coordonna leurs efforts et prit en compte les éventuelles objections. La ville renaquit non pas grâce à l’initiative d’un seul homme, mais grâce à un effort collectif où la responsabilité était partagée par tous, et où Dieu était au centre. Il en résulta une communion plutôt qu’une uniformité, et une harmonie où chacun assuma son rôle.

 

Construire pour le bien commun

Le pape Léon XIV souligne que la technologie, en soi, n’est ni une solution aux problèmes de l’humanité, ni intrinsèquement mauvaise. Elle n’est cependant jamais neutre, elle emprunte les caractéristiques de ceux qui la développent, la financent, la réglementent et l’utilisent. Le choix est le suivant : voulons-nous construire une tour de Babel moderne ou reconstruire Jérusalem ? « Nous devons donc éviter le « syndrome de Babel », à savoir l’idolâtrie du profit qui sacrifie les faibles, une uniformité qui neutralise les différences et la prétention qu’un langage unique, même numérique, puisse tout traduire, y compris le mystère de la personne, en données et en performances. Le risque de déshumanisation, de construire un avenir qui exclut Dieu et réduit l’autre à un moyen, est une tentation ancienne et toujours nouvelle qui revêt aujourd’hui un aspect technique. »

Pour bâtir un monde meilleur, affirme-t-il, certains principes sont essentiels. Premièrement, tout doit reposer sur une relation solide avec Dieu. Deuxièmement, nous ne devons pas considérer les limites et les faiblesses de l’humanité comme des erreurs à corriger. Au lieu de rechercher des « améliorations » illimitées susceptibles d’aggraver les inégalités, ou des solutions immédiates incapables de panser les plaies, nous devons viser une croissance harmonieuse fondée sur l’entraide et une véritable solidarité. Le progrès doit se mesurer à la dignité de chaque personne et au bien commun.

Un autre principe important est celui de la responsabilité partagée, du courage et de la subsidiarité, où chacun possède une partie de la muraille, où chacun a sa part de responsabilité et un rôle à jouer. La subsidiarité valorise la coopération entre les générations, les peuples, les disciplines et les cultures comme le meilleur moyen de créer stabilité, prospérité et paix. Par-dessus tout, nous avons le devoir impérieux de rester profondément humains et de préserver la grandeur de l’humanité, dont aucune machine ne pourra jamais remplacer la splendeur.

 

La doctrine sociale de l’Eglise

La doctrine sociale de l’Eglise est une réalité vivante et évolutive qui répond aux défis de son temps. Bien que l’expression « doctrine sociale de l’Eglise » ait été forgée en 1950 par le pape Pie XII, elle s’inscrit dans une longue tradition de réflexion de l’Eglise sur la vie en société, depuis le Moyen Âge. Il ne s’agit pas d’un manuel, mais d’une démarche de discernement des vérités éternelles à la lumière des événements historiques, puisant son inspiration dans les apports de la science, de la culture et de l’expérience humaine.

La doctrine repose sur un ensemble de vérités fondamentales :

1) la personne humaine est créée à l’image et à la ressemblance de Dieu,

2) tous les êtres humains sont dotés d’une égale dignité inaliénable, et

3) les droits de l’homme sont inhérents à la personne humaine, universels et inaliénables.

De même, la Doctrine intègre des principes immuables :

1) la promotion du bien commun.

2) la destination universelle des biens, c’est-à-dire que les biens de la Terre sont donnés à toute l’humanité pour son usage.

3) la subsidiarité, c’est-à-dire que le rôle des individus, des familles, des communautés et des organisations intermédiaires ne doit pas être supplanté par des autorités supérieures.

4) la solidarité, la reconnaissance que l’avenir de chaque individu est lié à celui de tous.

5) la justice sociale, la capacité d’un ordre social, économique et politique de permettre à chacun, en particulier aux plus vulnérables de vivre une vie véritablement digne.

6) le développement humain intégral, ou la croissance des individus et des peuples qui englobe toutes les dimensions de l’existence.

L’encyclique du pape Léon XIV examine l’intelligence artificielle au regard de la Doctrine sociale de l’Eglise.

 

Lien vers l’encyclique : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

À suivre dans le prochain numéro.


Date des faits : 15 mai 2026 Auteur : Cher Gilmore, collaboratrice de Share International basée à Los Angeles (Californie).
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