Partage international no 453 – mai 2026
par Olivia DiNucci
Historiquement, les flottilles étaient des flottes de navires militaires, des outils impériaux conçus pour des opérations offensives ou défensives rapides en mer. Elles évoquent l’image de la puissance impériale et d’une violence pouvant surgir à chaque instant. Il suffit de regarder le déploiement naval massif autour de l’Iran lors des récentes attaques des États Unis.
Mais les militants pour la paix ont, de leur côté, développé un nouveau type de flottille.
Au lieu d’être des instruments de guerre, les flottilles sont devenues des symboles de paix au travers d’actions humanitaires directes et des actes de résistance civile et de solidarité transfrontalière. Prenons l’exemple des flottilles qui ont tenté de rejoindre Gaza, comme la Flottille Mondiale Sumud. Même si elles ont été illégalement interceptées par l’armée israélienne, elles ont sensibilisé des millions de personnes à travers le monde aux atrocités commises par Israël, mobilisé des villes entières à se mettre en grève et offert une lueur d’espoir à la population assiégée de Gaza.
Alors que la politique américaine continue de sanctionner et de bloquer Cuba, en causant d’immenses souffrances au peuple cubain, moi, ainsi que beaucoup d’autres, nous nous sommes sentis poussés à intensifier nos propres actions de solidarité en rejoignant la récente flottille envoyée à Cuba dans le cadre du convoi « Nuestra América ». Notre bateau transportait 15 tonnes d’aide humanitaire, sur les plus de 40 tonnes acheminées par le convoi.
Les États-Unis imposent actuellement à Cuba certaines des sanctions les plus sévères de l’histoire récente, aggravant un blocus vieux de 67 ans qui restreint l’accès aux médicaments, au carburant et à la nourriture, sanctions qui ont été étendues ces derniers mois à un blocus naval visant à limiter encore davantage les importations de carburant, ce qui a engendré une crise humanitaire.
Dans un monde idéal, nous n’aurions pas besoin de combustibles fossiles ; nous aurions déjà opéré une transition juste vers les énergies renouvelables. Mais tandis que Cuba s’efforce à une vitesse fulgurante de développer l’énergie solaire, la réalité actuelle est implacable : la population a toujours besoin de combustible pour cuisiner, transporter la nourriture, faire fonctionner les ambulances, alimenter les hôpitaux et maintenir les respirateurs en marche.
Face à cette escalade de la guerre économique menée par les États-Unis, la communauté internationale a répondu en renforçant sa solidarité. Des centaines de milliers de personnes à travers le monde se sont mobilisées pour envoyer de l’aide et condamner le blocus américain. En mars, Progressive International, CODEPINK et The People’s Forum ont lancé le convoi « Nuestra América », rassemblant plus de 600 personnes originaires de 33 pays. Nous sommes arrivés avec des millions de dollars d’aide, allant de fournitures médicales d’urgence à des solutions à plus long terme comme des panneaux solaires.
Tandis que nombre de mes amis s’envolaient pour La Havane, leurs bagages remplis à ras bord de médicaments, de produits d’hygiène, de vitamines et de matériel artistique, je me suis rendue au Mexique pour rejoindre l’équipage de la flottille. Nous avons passé quatre jours en mer ensemble, militants, journalistes et organisateurs. Certains avaient participé à l’organisation de la flottille « Gaza Sumud ». D’autres avaient pris part à des manifestations de masse en solidarité avec la Palestine.
Notre objectif était d’apporter une aide indispensable au peuple cubain. Mais il était tout aussi important de contester le discours dominant selon lequel les souffrances de Cuba seraient dues à son propre gouvernement, plutôt qu’à la politique cruelle menée par les États-Unis depuis des décennies.
Bien que le bateau fût rempli de journalistes couvrant le voyage, leurs caméras ne pouvaient saisir pleinement le sentiment de solidarité qui régnait entre des inconnus unis par une mission commune. Je me souviens avoir craint le froid et le mal de mer, mais en l’espace de quelques minutes, on nous offrait des bonbons au gingembre, des bracelets d’acupression et des vêtements de pluie.
Notre départ a été retardé par les conditions météorologiques, des réparations sur le bateau et la logistique du chargement de l’aide. En attendant, nous avons séjourné au Mexique chez des sympathisants qui ne pouvaient pas se joindre au voyage mais avaient trouvé d’autres façons de contribuer. Nous avons partagé un dîner d’adieu dans un restaurant égyptien dont le propriétaire avait suivi les flottilles pour Gaza. Il nous a confié sa fierté de voir une flottille à destination de Cuba partir de sa petite ville.
Sur le bateau, nous nous relayions pour cuisiner, faire la vaisselle et assurer les quarts de nuit, ce qui est une pratique courante dans les campements et les actions directes où les ressources sont limitées, mais où la créativité et la collaboration abondent. En mer, un simple petit-déjeuner composé de riz, de haricots, d’œufs, de guacamole et de pain grillé, avait des allures de festin. Nous dormions sous un ciel étoilé, nous nous réveillions au lever du soleil à l’horizon et, au coucher du soleil, nous improvisions de la musique avec ce que nous avions sous la main : une guitare, un seau en guise de tambour, des bouteilles remplies de haricots secs. Pendant ce temps, je restais en contact avec ceux qui voyageaient en avion, visionnant des discussions par chat entre groupes qui s’échangeaient des photos de sacs soigneusement préparés et des questions urgentes : qui peut emporter plus de provisions ? Combien de batteries solaires pouvons-nous transporter ? La coordination était constante, collective et inspirante.
Le blocus limite considérablement les marchandises pouvant parvenir à Cuba. Si les citoyens américains peuvent encore s’y rendre sous certaines conditions, ils sont soumis à des restrictions et risquent souvent d’être interrogés à leur retour. Mais la solidarité n’est pas du tourisme. Il ne s’agit pas simplement d’atterrir, de prendre des photos et de repartir. Il s’agit de tisser des liens, d’écouter et de s’engager dans une lutte continue depuis nos pays d’origine. A notre arrivée, nous avons reçu un accueil chaleureux du peuple cubain. Puis nous avons eu l’occasion de discuter de la situation actuelle directement avec des groupes communautaires. J’ai compris comment ils surmontent tant d’obstacles en privilégiant la communauté à l’individu.
L’empire américain est bel et bien en train de mourir, et il nous appartient non seulement de réinventer le monde meilleur dont nous avons besoin et que nous souhaitons, mais aussi de le mettre en pratique. En repensant à cette expérience, je me suis demandé : si nous pouvons transformer des flottilles néfastes en navires d’espoir et de solidarité, alors n’y a-t-il pas autre chose que nous pouvons changer ? Et si nous construisions des écoles à travers le monde au lieu d’envoyer des bombes ? Et si, comme les Cubains, nous financions la santé plutôt que la guerre, et envoyions des médecins pour soigner les gens plutôt que des soldats pour les tuer ?
Il n’est pas nécessaire d’embarquer sur un bateau chargé d’aide humanitaire pour exprimer sa solidarité. Les flottilles constituent une tactique parmi d’autres, et nous avons besoin d’une variété et d’une diversité de tactiques, aujourd’hui comme toujours. Vous pouvez agir chez vous en témoignant votre solidarité à vos voisins, aussi bien qu’à des voisins situés à 150 kilomètres de nos côtes. Car ce que nous construisons ensemble, en communauté – que ce soit par le biais d’une flottille pour la paix ou d’une entraide locale – est plus fort que tout ce qui a été bâti par la force.
Auteur : Olivia DiNucci, est une militante en faveur de l’antimilitarisme et de la justice climatique basée à Washington D.C., ainsi qu’une animatrice internationale spécialisée dans les formations en situation réelle.
Sources : Common Dreams
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