Expérimenter le non-agir

Partage international no 355mars 2018

par Phyllis Creme

Au début était le Tao. Toutes choses en jaillissent, toutes choses y retournent. » (Tao Te King, Ch. 52-1)

Activiste singulier, Charles Eisenstein s’intéresse autant aux processus intérieur de l’être humain qu’au monde extérieur. La plupart des gens tendent d’un côté ou de l’autre : soit ils soutiennent qu’en se changeant soi-même, dans sa conscience, on peut transformer le monde ; soit ils avancent que si le monde se transforme – par exemple, en mettant fin à la pauvreté – alors les êtres humains seront également transformés et deviendront « meilleurs », les individus plus créatifs qu’ils ont le potentiel d’être. A l’évidence, ces deux approches sont justes et nécessaires, mais le plus souvent, chez ceux qui plaident pour le changement, il y a une préférence pour l’une ou pour l’autre.

Dans son récent article Non-agir : l’espace entre l’ancien et le nouveau, C. Eisenstein établit immédiatement le lien entre l’individu et la société : « Avant de pouvoir entrer dans une nouvelle histoire, la plupart des gens – et probablement la plupart des sociétés aussi – doivent d’abord négocier la sortie hors de l’ancienne. » C’est ce que les anthropologues appellent un espace liminaire (ou zone de marge ; du latin, ce qui est relatif au seuil) entre l’ancien et le nouveau, souvent associé à des rites de passage, ou encore à ce qui a lieu après la mort. Un espace liminaire est le temps entre ce qui était et ce qui sera. C’est un lieu de transition, d’attente, de non-savoir, où toutes les transformations se déroulent. Un espace vide, dans lequel, selon les propres termes de l’activiste : « Les leçons et les connaissances de l’ancienne histoire sont intégrées. Puis, il n’y a plus rien. […] En retournant dans cet espace [sis] entre les expériences, on peut faire un choix issu de la liberté plutôt que de l’habitude. »

C. Eisenstein préfère faire appel au Tao Te King, au concept du Tao, lequel est impossible à définir, étant le tout mais également le vide, l’état fondamental de l’être et du non-être, la source à l’origine de toute vie. Dans sa propre traduction d’une partie de l’œuvre, il s’intéresse à l’immobilité du temps dans la transition entre l’ancienne et la nouvelle histoire. Cette immobilité peut être atteinte par le principe taoïste du « non-agir », ou « sans forcer » dans les mots de l’auteur. Alors, dans cette immobilité, la nouveauté peut émerger, que ce soit pour une nouvelle expérience ou pour une nouvelle incarnation physique. Alternativement, on peut regarder cette immobilité comme un état méditatif.

Pour l’individu, il est relativement simple (bien que tout de même difficile!) d’atteindre cet état où l’on ne force pas, et d’accepter le vide : tirer un trait sur le passé, sur des morceaux de vie qui soutenaient et ne soutiennent plus, après que le changement se soit frayé un passage dans une vie. C. Eisenstein décrit comment, en ce qui le concerne, cherchant une conclusion pour un livre qu’il est en train d’écrire, il cesse « d’essayer », et sans idée en tête, il laisse son esprit vagabonder à son gré, et la conclusion arrive, spontanément. La maladie ou le deuil peuvent évoquer la même expérience de vide et d’attente.

De là, l’auteur poursuit sur l’individu dans la société, confronté au changement et aux transformations brutales sur tous les fronts : « Le défi dans notre culture, c’est de s’autoriser à vivre dans cet espace [d’immobilité], de croire que la prochaine histoire émergera quand le temps de transition sera à son terme », de croire à « cet espace de repos où l’on retourne quand l’ancienne histoire se délite » Puis, passant du cas particulier au général, il regarde « la société prise dans son ensemble », qui attend le temps où « collectivement nous entrerons dans cet espace entre les histoires, [quand] nous pourrons atteindre de nouveaux potentiels. »

Cependant, il reconnaît que « la civilisation n’en est pas encore là » et que « la plupart des gens croient toujours tacitement que la plupart des solutions fonctionneront. » Il écrit ironiquement « Un nouveau président est élu, […] une légère hausse économique proclamée, et l’espoir fleurit de nouveau. Peut-être, se dit-on, que les choses vont revenir à la normale. […] Aujourd’hui il est encore possible, sans un effort exagéré de déni et de faux-semblant, d’imaginer que nous traversons juste un passage difficile, qu’on peut rétablir la situation. » Mais il ajoute qu’à mesure que nous commençons à réaliser que le passé ne peut pas être rappelé, les individus comme la société tombent dans la « déprime ». Nous n’avons plus l’assurance que les anciennes voies fonctionneront dans le futur, ainsi « l’argent, l’instrument de notre volonté collective, cesse d’irriguer l’économie ». Dans les enseignements ésotériques, l’argent est défini comme une « énergie » et il est logique qu’il reflète notre incapacité collective à continuer à aller de l’avant.

Au Royaume-Uni, les négociations et les dissensions à propos du Brexit, semblent corroborer la description de l’essayiste : un ensemble erratique de prises de position et d’initiatives de peu d’utilité. Le pays est perçu comme ne sachant pas où il va ni comment il doit procéder. Quoique politiquement impossible, une pause, un moment de non-agir semblent parfaitement approprié.

Il se peut que l’idée de Charles Eisenstein d’attendre, de « ne rien faire », ne paraisse pas applicable à l’échelle planétaire, où l’ancien et le nouveau se disputent. Une des fonctions de la revue Partage international est d’informer ses lecteurs de la multiplicité de signes des temps nouveaux qu’on peut déceler dans tous les domaines, tandis que l’on s’accroche désespérément aux anciennes approches et aux anciennes structures. Ceux qui voient la nécessité du changement doivent continuer à travailler et à se battre pour notre société plongée dans l’ignorance ; ils ne voient aucune pause venir. Cependant, C. Eisenstein indique qu’il est probable qu’une « paralysie économique » porte un coup d’arrêt à la routine du « business » et que la société, collectivement, se trouve contrainte de dresser un bilan et d’attendre ce qui pourrait émerger. A notre époque, un nouvel effondrement financier majeur semble de plus en plus probable.

Une pause, accepter que l’on ne sait pas, accepter de regarder l’ancien monde s’écrouler et le nouveau émerger, au moins symboliquement, paraît juste et nécessaire. Peut-être que l’idée du Jour de Déclaration est un symbole de ce moment : « Tout à coup, les hommes prendront conscience que leur vie, jusque-là, a été par trop insignifiante, dépourvue, pour la plupart, de tout ce qui aurait pu la leur rendre chère : fraternité et justice, créativité et amour. […] En silence, ils verseront des larmes d’humble reconnaissance, dans une aspiration au bien sans précédent. A compter de ce jour, un nouvel esprit de sainteté commencera à régner sur la Terre ; pendant quelque temps, les hommes marcheront sur la pointe des pieds1. » Alors nous nous réveillerons et nous saurons que nous, en tant qu’individus, et le monde dans lequel on vit, peut être changé et le sera, pour toujours.

1. Extrait de Servir d’une nouvelle manière, par le Maître de Benjamin Creme.

Auteur : Phyllis Creme, collaboratrice de Share International qui vit à Londres (Royaume-Uni). Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
Sources : Non-doing, The Space between the Old and the New (Non agir : l’espace entre l’ancien et le nouveau, non traduit), par Charles Eisenstein, article initialement publié sur upliftconnect.com Tao Te Ching: An Illustrated Journey, Stephen Mitchell, 1999.
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Rubrique : Divers ()