On se dit : « C’est de ma faute »

Les sans-abris au Canada

Partage international no 131juillet 1999

Interview de Don Sipos

« Il y a vingt ans, j’ai vécu sous ce banc public », explique le photographe Don Sipos. Je voyageais aux Etats-Unis quand on m’a tout volé, et le service d’immigration m’a renvoyé au Canada, en autobus, avec 5 dollars. Je me suis retrouvé au dépôt d’autobus de Vancouver et j’ai marché jusqu’à Stanley Park, qui est devenu ma résidence. J’ai grandi dans un orphelinat de Winnipeg, dans l’Ontario, mais en raison de mes origines hongroises et de ma peau sombre, personne n’a voulu m’adopter. »

PI. Pourriez-vous nous dire à quoi ressemble la vie d’un sans-abri dans un parc ? Pourquoi refusiez-vous l’aide sociale ?
DS. Je me sentais vraiment stupide de m’être fait voler. J’ai survécu en me nourrissant des baies du parc. Je ne volais pas, mais j’effectuais de petits travaux.

PI. Vous dites que près de 1 000 personnes vivent à Stanley Park en permanence. Y a-t-il une camaraderie parmi ces sans-abri ?
DS. Non, je ne faisais pas confiance aux gens et j’étais enclin à rester seul, à m’isoler. Un dimanche, j’ai demandé à un homme qui astiquait sa voiture, si je pouvais finir ce travail afin de gagner de quoi m’offrir un café. Il m’a demandé depuis combien de temps je n’avais pas mangé et m’a offert un repas. Je me souviens du poulet et de tous les détails de ce dîner. Plus tard, le même homme, Bill, m’a retrouvé et m’adonné un sac de couchage. Il a continué à venir me voir et un jour, il m’a emmené chez lui pour que je puisse me laver ; puis il s’est débrouillé pour me faire séjourner dans un foyer jusqu’à ce que je touche mon premier salaire.

PI. Lorsque vous regardez en arrière, comment expliquez-vous ce qui est arrivé ?
DS. Quand on se retrouve dans une telle situation, on se dit que c’est notre faute et on cherche à savoir pourquoi cela nous est arrivé. J’ai dû mettre mon orgueil dans ma poche et accepter l’aide de Bill, qui m’a accueilli comme un frère. On n’aime pas s’avouer à soi-même qu’on est dans cet état.

PI. Vous vivez seul maintenant ?
DS. Oui. J’ai vendu beaucoup de photos à des magazines et à des journaux et je vis simplement, dans un van. Je mange tous les jours à l’Armée du Salut, qui sert de très bons repas à bas prix. C’est ma famille, maintenant, nous tissons des liens. Nous nous voyons aux repas et nous veillons les uns sur les autres.

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Thématiques : Société
Rubrique : Entretien ()