Partage international no 64 – décembre 1993
Interview de Tony Budell par Idina Le Geyt et Jacqueline Allan
Tony Budell est un ancien camionneur longue distance, converti en transporteur à plein temps pour l’aide à la Croatie. Chaque mois, il se met en route avec un convoi de volontaires et couvre plus de 3 000 kilomètres pour atteindre les camps et les hôpitaux surpeuplés de réfugiés, en Croatie. Il est l’un des nombreux européens ordinaires qui, découragés par l’inertie des gouvernements, ont chargé leurs fourgons de vivres et de médicaments, pour se rendre dans les régions en guerre, en Croatie et en Bosnie. Voilà une guerre qui est proche de nous et ses effets abominables nous sont connus, non seulement à travers la télévision, mais aussi à travers les gens qui ont fait le voyage et qui, à leur surprise, se retrouvent en train de consacrer tout leur temps à réunir des fonds, à parler en public, à rechercher de l’aide pour pouvoir retourner dans les Balkans. Idina Le Geyt et Jacqueline Allan ont interviewé Tony Budell pour Partage international.
Partage international. En décembre dernier vous avez conduit un important convoi en Croatie. Avez-vous réussi à emmener avec vous les cent véhicules prévus ?
Tony Budell. En réalité j’en ai emmené 105. J’ai baptisé cette expédition le convoi de l’espoir, l’espoir que nous puissions apporter de l’amour. Je ne voulais pas de gros camions, je voulais des fourgons, des gens avec des voitures, afin d’avoir beaucoup de gens. Deux cent cinquante personnes sont venues et elles sont revenues avec les mêmes questions que moi : « Comment pourrais-je ne pas y retourner ? » Ces gens sont retournés là-bas avec moi trois ou quatre fois depuis lors.
Les 105 véhicules transportaient 650 tonnes d’aide humanitaire. Quand on songe qu’il y a deux millions de réfugiés, 1 800 tonnes sont peu de choses.
Habituellement je prends entre 15 et 30 véhicules; c’est plus facile à gérer et si quelqu’un a des problèmes avec son véhicule, tout le monde s’en occupe.
PI. Combien de voyages avez-vous faits cette année ?
TB. En septembre, je suis allé à Vitez, au centre de la Bosnie. Une fois sur deux, je retourne à Pakrac et à Slavonski Brod, car il s’y trouve maintenant huit réfugiés par ménage, avec un repas par jour. Ils ne sont pas dans des camps. L’hôpital de Slavonski Brod, d’une capacité de 800 places, abrite 6 000 patients. Les locaux de la chaufferie sont utilisés comme salles d’opération, les sous-sols étant plus sûrs. J’ai emmené huit véhicules à Gruda, au sud de Dubrovnik; une croatienne de Londres avait repéré mon véhicule marqué du cœur rouge et m’avait parlé des terribles souffrances qui y règnent. Ce sont les souffrances les plus horribles que j’aie jamais vues.
PI. Est-ce que vous allez en Bosnie ?
TB. Oui. On m’a demandé d’accompagner un convoi de 32 camions venant de Cardiff. Mais il y a, en général, suffisamment à faire en Croatie, et nous nous rendons directement aux frontières. Il s’y trouve plus de deux millions de réfugiés (des Croates, Musulmans, Bosniaques, Macédoniens). En allant dans les camps de Croatie, je fais un travail que ni l’ONU ni la Croix Rouge internationale ne font. Ils aimeraient que nous leur donnions nos fonds, car ils peuvent acheter en gros pour beaucoup moins cher, mais je leur ai dit que lorsque je reçois une livre, je veux la dépenser entièrement pour les réfugiés. Alors que si quelqu’un leur donne une livre, une grande partie va à l’administration.
Regroupez-vous pour mieux agir
PI. Ne devriez-vous pas vous joindre à l’une des grandes organisations d’aide humanitaire ?
TB. La Croix Rouge Internationale refuse l’aide d’individus ayant un simple fourgon. Il est vrai que de nombreuses personnes qui se rendent là-bas n’ont aucune idée sur la manière de s’y prendre; ils ne sont pas documentés, ne connaissent pas les procédures aux frontières; ils sont un fléau. Heureusement, j’ai été pendant 24 ans transporteur international et je connais toute la logistique inhérente à ce travail. J’étais sans importance quand j’ai commencé, mais maintenant j’ai une lettre du gouvernement croate qui dit que, en dehors de l’ONU et de la Croix Rouge internationale, Tony Budell est le plus gros importateur d’aide humanitaire; j’arrive en troisième position !
PI. Que diriez-vous à des gens prêts à apporter leur aide ?
TB. D’entrer en contact avec moi. Je les organiserai, je les emmènerai par groupes de 10 ou 20, et non seuls ou par deux. Il ne faut pas essayer d’agir tout seul.
PI. Combien de collaborateurs avez-vous en Grande-Bretagne ?
TB. Il est difficile de répondre à cette question. En réalité juste une poignée, mais tous ceux qui me remettent des dons se comptent par milliers. L’organisation, la préparation des documents, c’est le travail d’un seul homme, moi.
Et ma femme est très active dans les coulisses. Elle se charge entièrement des questions financières afin que je puisse me consacrer à plein temps au travail d’aide. Nous croyons profondément à la maxime qui dit : « Le Seigneur pourvoira », et Il le fait : nous ne recevons jamais plus que ce dont nous avons besoin, mais nous recevons toujours assez. Valérie trie et emballe les dons. Elle rentre de son travail à 17 h 30 et s’active souvent jusqu’à minuit. Tout doit être emballé dans des boîtes et le contenu est marqué sur chaque boîte. Je ne pourrais pas faire tout cela sans son aide; il faut vraiment être deux pour le faire.
J’ai vu un miracle
PI. Quelle a été votre expérience la plus mémorable, en Croatie ?
TB. Il y en a deux. Dans un camp de réfugiés, près de Zagreb, il y avait une jeune femme en pleurs; avec l’aide d’un interprète, j’ai écouté son histoire. Silvyana avait 22 ans, elle était enceinte de sept mois; son mari avait été tué trois semaines plus tôt et elle n’avait plus rien. Elle était couchée sur le sol d’une petite baraque en bois, sans vitres aux fenêtres, avec juste une couverture. Je suis revenu en Angleterre et lui ai rapporté un berceau, une poussette, du lait en poudre, des biberons, des tétines, des couches à jeter, bref, tout ce dont elle avait besoin. Elle a pleuré, pleuré. Pas à cause de ce que je lui avais apporté, mais parce que j’avais pensé à elle. Entourée de 700 réfugiés, elle m’a demandé d’être le parrain de son enfant et quand Anna Marie est née, je suis devenu parrain; nous avons eu un service religieux. Tout ça a été vraiment merveilleux. Le deuxième cas, c’était pendant le voyage de Dubrovnik, où j’ai vu un miracle. Une nonne m’a emmené dans une église en ruines. A l’intérieur se trouvait une statue de la Vierge, haute de 1,30 m, dont on avait crevé les yeux. J’ai pleuré pendant une demi-heure. Lorsque je fus calmé, je suis ressorti de l’église. Un vent glacé de février soufflait, et là, au milieu des décombres, poussait une rose jaune. Je l’ai cueillie et suis allé la déposer dans Sa main. Et je le jure devant Dieu, j’ai vu les trous, qui auparavant étaient des yeux, sourire.
PI. Les églises s’occupent-elles des camps de réfugiés ?
TB. Non. Ces réfugiés ne voient jamais personne. Ils n’ont aucun contact avec le monde extérieur. Tandis que nous allons dans les camps, j’apprends un peu la langue, mais l’amour à son propre langage. Tenir la main de quelqu’un, mettre son bras sur les épaules d’un autre. C’est un langage qui n’a pas besoin de mots. Il est si facile, quand son mari a peut-être été tué, qu’on a perdu sa maison, qu’on a tout perdu, qu’on est dans une baraque en bois, de penser que Dieu n’existe pas. En septembre j’ai emmené avec moi une femme prêtre, Pat Evans, qui m’a accompagné malgré son invalidité. Lorsque nous sommes arrivés à Zagreb, je lui ai demandé de mettre son vêtement sacerdotal (une robe bleu pâle et un col). Nous sommes allés à Poyatno où il y a plus de 700 réfugiés, et lorsque les femmes l’ont vue, elles se sont bousculées pour venir la toucher, car ici, dans ce camp de réfugiés, elle était à leurs yeux le représentant de Dieu. Elles ont joint les mains et ont pleuré sans retenue.
PI. De quelles expériences les réfugiés vous ont-ils parlé ?
TB. Il y avait une femme qui avait eu une petite ferme. Elle avait une maison, une voiture, quelques moutons et quelques vaches. Elle m’a raconté que son mari sortait, tôt le matin, pour aller traire les vaches et qu’il revenait vers 8 h pour prendre son petit déjeuner, avec ses deux fils de 11 et 13 ans, avant qu’ils ne partent pour l’école. Un matin, alors qu’ils étaient assis à table, deux officiers de l’armée ont, soudainement, fait irruption en les menaçant de leurs armes et en leur donnant cinq minutes pour quitter la maison. Ils ne devaient prendre qu’un sac et abandonner leur maison, leur voiture, leurs vaches et simplement partir. Le mari connaissait ces deux militaires; il avait été à l’école avec eux; ils étaient nés dans le même village; il connaissait leur nom. Il refusa de partir. Ils l’ont abattu devant les enfants. Puis ils braquèrent leurs fusils sur la mère, lui demandant si elle allait partir ou non. Ils n’avaient aucun remords. Elle a empoigné ses fils et s’est enfuie.
Elle a mis environ 6 jours pour traverser les collines, à pied, jusqu’en Croatie. Les garçons étaient pieds nus, ils portaient des shorts, parce que le temps était beau, malgré les nuits glaciales, et tout à coup ils se retrouvaient dans un camp de réfugiés. Ils sont complètement traumatisés. Et il ne s’agit pas là d’une histoire isolée; c’est la même chose dans tous les camps. Cinq minutes pour partir, sinon on vous tire dessus. Ils abattent les vaches et les moutons afin de faire peur aux gens et de les obliger à partir. Ils tirent sur les hôpitaux et les écoles. L’hôpital de Pakrac, de l’autre côté de la route de Serbie, est un bâtiment neuf de cinq étages. Il n’y a plus une seule vitre. Ils l’ont non seulement mitraillé depuis l’extérieur, mais ils ont traversé la route pendant la nuit, sont entrés et ont mitraillé les salles d’opération.
PI. Vous êtes-vous personnellement trouvé en danger ?
TB. En janvier, je me suis retrouvé dans une embuscade serbe, en plein brouillard, et j’ai passé une heure et demie sous la menace d’une arme qu’un officier serbe pointait sur mon front. Il n’arrêtait pas de me demander pourquoi j’avais le mot Croatie écrit sur mon véhicule. Je lui répondais que les réfugiés se trouvaient en Croatie et que je ne leur demandais pas s’ils étaient Croatiens, Bosniaques, Musulmans ou autre chose. Quand je lui ai demandé des nouvelles de sa famille, il a abaissé lentement son arme. Je crois donc qu’il est important de faire tout avec amour.
PI. Qu’en est-il des femmes violées qui accouchent ? Est-ce qu’elles gardent leur bébé ou bien y a-t-il maintenant beaucoup d’orphelins ?
TB. Les femmes violées haïssent leur bébé. Pendant neuf mois elles portent leur enfant, pleines de haine pour cette vie qui grandit en elles. Dès leur naissance, à l’hôpital, on emmène immédiatement les nouveau-nés, sinon les mères les tueraient. Les femmes musulmanes sont violées afin d’être humiliées et dégradées, au point que leur mari les considèrent comme intouchables. Qu’arrivera-t-il, comme en Roumanie, avec ces centaines et ces milliers d’orphelins ? Il y a de nombreux couples, ici, à l’ouest, qui désirent des enfants, mais certainement pas autant que ça.
L’idée des boîtes à chaussures
PI. Vous avez dit que vous encouragez les enfants à remplir des cartons à chaussures. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ?
TB. Avec une boîte à chaussures (peu importe que ce soit une boîte à chaussures d’enfant), chaque écolier ou écolière peut la remplir d’objets pour un enfant du même âge, tels que crayons, stylos, bonbons. Ils peuvent y mettre aussi une lettre avec leur nom et leur adresse et écrire sur la boîte ce qu’elle contient et qu’elle est destinée, par exemple, à un enfant de 11 ans. Lorsque j’arrive avec mon convoi, je n’ai plus qu’à tendre les boîtes aux enfants. Ils peuvent répondre aux lettres et, ainsi, entamer une amitié. Des amitiés peuvent naître qui dureront de nombreuses années.
PI. Qu’est-ce qui vous a conduit à faire ce travail ?
TB. J’avais déjà fait deux tentatives de suicide; ma vie était morne, misérable, sans famille, sans but. Puis, un jour que j’étais assis à Douvres, j’ai entendu qu’on m’appelait par mon nom, trois fois, et j’ai regardé autour de moi pour voir qui m’avait appelé. Au troisième appel, je me suis rendu compte que la voix était en moi. Étant athé et camionneur, j’ai pensé que j’étais devenu fou ! Puis la voix a dit : « Tony, j’ai donné à tous une croix à porter, certaines sont lourdes, d’autres moins. Je vais te donner la force spirituelle de porter la croix d’autres personnes. Pendant que tu feras cela pour moi, je porterai la tienne. » Ces paroles ont transformé ma vie (elles transformeraient la vie de n’importe qui). Après cette expérience, j’ai cherché Dieu, je suis allé dans différentes églises, vers différentes religions, et finalement j’ai découvert Dieu là où j’avais oublié de le chercher, c’est-à-dire dans mon propre cœur. Un an plus tard, alors que j’étais dans mon bain (et la baignoire est un très bon endroit pour prier) j’ai dit : « Ecoute, je sais que tu es là et tu sais que je suis là parce que tu m’as parlé. Prends ma vie et fais en ce que tu veux. Peu importe si c’est ardu, si c’est humble, pourvu que je te serve, que je serve mes frères. » Et je conseillerai à ceux qui sont prêts à prononcer cette prière du fond du cœur d’être vigilants, de préparer leurs valises et de décommander le laitier, parce qu’Il ne trouve pas beaucoup de volontaires. Alors quand ça arrive, ça vient comme un éclair !
PI. Vous avez dit aussi que Saï Baba vous avait guidé dans votre travail.
TB. Oui. J’ai approché Saï Baba par une série de circonstances qui ne peuvent être dues au hasard. La première fois, dans une librairie, un de ses livres est tombé d’un rayon sur ma tête. Je n’avais jamais entendu parler de Saï Baba, mais j’ai acheté le livre. Et soudain, deux jours plus tard, j’ai reçu un calendrier avec sa photo. Je me suis rendu en Inde afin de le voir, et j’ai eu un entretien privé avec lui. Je lui ai demandé sa bénédiction pour mon projet et il a dit : « Je sais, tu vas dans un pays en guerre. » Je lui ai répondu : « Oui, mais pas avant décembre… » Avant que je puisse ajouter un mot, il a dit : « Oui, je sais, 100 véhicules. » Et il a ajouté : « Je voyagerai avec toi. »
Saï Baba m’a aidé cette semaine : un ami qui m’avait accompagné lors du dernier voyage, un conducteur de poids-lourd, voulait acheter mon Volvo avec sa remorque pour faire le même travail en Croatie. Il n’avait ni camion, ni travail. Je ne voulais pas vendre mon Volvo, il marchait bien et m’avait rendu de nombreux services. Soudain, j’ai eu une image mentale de Saï Baba faisant des signes de la main, comme pour me dire : « Donne-le lui, donne-le lui. » Il en avait tellement besoin que j’ai fini par le lui céder. Et alors, j’ai vu Saï Baba en train d’applaudir.
PI. Récemment vous avez assisté à une conférence de Benjamin Creme à Londres. Croyez-vous qu’il soit possible que le Christ soit ici, maintenant, incarné ?
TB. Oh oui. Le Christ peut bien être parmi nous maintenant, mais nous sommes trop aveugles pour le voir et pour croire que Maitreya, qui a été vu dans le monde entier (si c’est le Christ, peu importe le nom qu’on lui donne), est cette énergie d’amour incarnée dans une forme physique.
Traduction non intégrale
Pour de plus amples informations, écrire à Tony Budell, Humanitarian Aid for Croatia, 11 Devon Road, Canterbury, Angleterre, CT1 1RP (Tél. 0227 453434). Pour des convois Saï Baba en provenance d’Angleterre, contacter Aimé et Sandra Levy, 21 Greystones Gardens, Kenton, Harrow, Middlesex, (Tél. 081 907 1267). Pour le continent européen, contacter Richard Friedrich, Sathya Saï Seva Project, Seisgasse 18/19, A-1040 Vienne, Autriche, (Tél. et Fax 0222-87 65 645), qui organise l’aide à la Croatie et à la Bosnie en provenance de toute l’Europe.
Auteur : Idina Le Geyt et Jacqueline Allan,
Thématiques : Société, spiritualité
Rubrique : Entretien ()
