Un périple en Cisjordanie

Partage international no 263juillet 2010

par Graham Peebles

En juillet 2009, le photographe Graham Peebles s’est rendu au Moyen Orient afin de diriger des ateliers de création à vocation éducative destinés aux enfants palestiniens de Cisjordanie. Fondée en 2005, l’association qu’il dirige, « Créez », a d’abord aidé les enfants sri-lankais victimes du tsunami, avant de travailler en Ethiopie, à Addis Abeba. Elle s’efforce de donner confiance en eux-mêmes aux enfants défavorisés, d’encourager leur pensée créative et indépendante, et de cultiver une atmosphère de tolérance et de compréhension mutuelle.
Voici des extraits des notes prises par Graham Peebles lors de son séjour en Cisjordanie
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Le Mur

C’est en passant le poste de contrôle que j’aperçois pour la première fois le Mur, appelé indifféremment le Mur de l’apartheid, le Mur de la séparation, ou, chez les Israéliens, la Barrière de sécurité. Ce « Mur », essentiellement construit sur les territoires occupés par les Israéliens, sur le territoire de la Cisjordanie, diffère considérablement de la « Ligne verte » issue de l’Armistice de 1949 qui délimite les frontières de la Cisjordanie. Sur 5 % de sa longueur environ, il s’agit d’un mur de béton de huit mètres de haut (le Mur de Berlin ne faisait que 3,5 m). En de nombreux endroits, une triple clôture de barbelés fait office de mur.

Les Israéliens ont ainsi élargi leur frontière en annexant des territoires qui se trouvaient en Cisjordanie.

Ramallah

A première vue, la vie à Ramallah semble normale. Evidemment, les apparences sont trompeuses. On estime à 50 % le pourcentage de Palestiniens vivant dans la misère ‑ ce qui représente deux millions de personnes. Le revenu moyen des habitants de Cisjordanie n’est que de 11 000 dollars par an, contre 21 000 dollars chez leurs voisins Israéliens. Et une bonne partie de leurs ressources provient de la diaspora palestinienne, qui permet à des centaines de familles de vivre.

Le point de contrôle de Qalandia

Pour aller de Ramallah à Jérusalem, il faut passer par le poste de contrôle de Qalandia, qui sépare les habitants de Ramallah des villes palestiniennes du sud aussi bien que de la banlieue de Jérusalem-Est où demeurent environ 200 000 Palestiniens. L’armée israélienne vérifie les cartes d’identité et les passeports de tous ceux qui veulent se rendre de Ramallah à Jérusalem. On m’avait prévenu que c’était une épreuve extrêmement éprouvante ‑ et parfois très longue.

A l’entrée du point de contrôle, il faut descendre du bus et se munir d’autres billets afin de passer l’un après l’autre par un tourniquet. Ensuite il faut s’engager dans l’un des trois couloirs, d’environ dix mètres de long, qui aboutissent chacun à un autre tourniquet individuel, une caméra de télévision en circuit fermé, et un feu rouge et vert. Une fois dans l’un des couloirs, on ne peut que prendre place dans la file d’attente. Il n’y a plus moyen de faire demi-tour.

Deux heures de l’après-midi. Le thermomètre marque certainement plus de 30 degrés. Les gens, poussés, se pressent contre le tourniquet, qui ne fonctionne dans aucun des couloirs. Au bout d’un quart d’heure, une puissante sirène retentit, le feu vert s’allume, et deux ou trois personnes passent le tourniquet. Rien d’autre ne se produit au cours des dix minutes suivantes.

Dans la file d’attente, je me trouve à côté d’une jeune étudiante israélienne, dont c’est également le premier passage à Qalandia. Je lui demande ce qu’elle pense de l’occupation. Elle se fige un instant avant de murmurer à voix basse : « Il est dangereux de parler de ce genre de chose. Ils ont des espions partout. »

Au début, la file d’attente est calme. Mais au bout de 30 mn dans ces conditions caniculaires et claustrophobes, les gens commencent à s’énerver ; il y a quelques bousculades et quelques cris à l’adresse des gardes invisibles au-delà des tourniquets. Au bout de 45 minutes, ces derniers sont enfin débloqués, et nous nous soumettons deux par deux aux contrôles, très semblables à ceux des aéroports : tous les objets sont passés aux rayons X, et les papiers d’identité sont vérifiés.

Je montre mon passeport à une jeune préposée, puis je rejoins mon bus. Lorsque tous les passagers ont passé les contrôles, nous quittons Qalandia. Le tout prend plus d’une heure ; c’est une expérience éprouvante que beaucoup de gens affrontent quotidiennement.

Les ateliers créatifs

Avec les enfants, la séance commence traditionnellement par deux minutes de silence. Puis nous leur parlons de l’amitié, et nous les encourageons à en donner des exemples. Ensuite, nous leur demandons s’ils pourraient se lier d’amitié avec quelqu’un qui ne partagerait pas du tout leurs intérêts. Cette question provoque une scission au sein du groupe : environ 50 % répondent par l’affirmative, et les autres soutiennent catégoriquement que cela leur serait impossible. Un débat très animé s’ensuit, chacun des deux camps présentant ses arguments par l’intermédiaire d’un porte-parole élu. Au bout de 45 minutes de débat, 75 % des enfants reconnaissent que des amis peuvent avoir des intérêts différents.

Le dessin et les jeux sont des moyens très efficaces pour briser le carcan des conditionnements. On demande aux enfants, travaillant par paires au sein de petits groupes, de faire des dessins utilisant des formes géométriques pour représenter les qualités de l’amitié. Par exemple, un garçon commence par dessiner un cercle avec des armes et d’autres cercles plus petits ; puis ce dessin se transforme en une jeep de l’armée et un soldat muni d’un fusil.

Les colonies

La route de Nablus est bordée de colonies israéliennes construites d’abord au sommet des collines pour des raisons stratégiques, mais qui se sont agrandies au point de fusionner pour former de grandes villes. Ce sont des mondes à part, souvent entourés de barrières, et toujours gardés. Les colons vivent bien plus confortablement que leurs voisins palestiniens. De nombreux récits décrivent les attaques dont sont victimes les fermiers palestiniens de la part des colons qui les rouent de coups, abattent ou brûlent leurs arbres et leurs récoltes, et, d’une façon générale, rendent leur vie intolérable. Les colons ont à leur disposition les routes, les tunnels et les bus réservés aux Israéliens, des quantités d’eau excessives au vu des ressources, une bonne distribution d’électricité, et des subventions pour se loger.

L’eau

Maale Adumim, avec ses 30 000 habitants, est l’une des plus grandes colonies israéliennes dans les Territoires occupés. Bâtie sur une terre aride à la lisière du désert de Jordanie, elle regorge de palmiers et de jardins débordant de couleurs vives.

L’alimentation en eau est pourtant un problème crucial dans cette région. En effet, il tombe seulement 10 cm d’eau par an dans l’extrême sud (contre 1,10 m dans le nord). Cependant, le Mur a permis à Israël de confisquer des points d’eau. Des sources et des puits, naguère en territoire palestinien, se trouvent à présent en Israël.

Israël confisque l’eau, la fournit en abondance aux colonies de Cisjordanie qui peuvent ainsi se doter d’avenues bordées d’arbres et de jardins paysagers, et la rationne aux communautés palestiniennes. Par exemple, l’appartement de Ramallah où j’étais hébergé n’a droit à l’eau courante qu’une fois par semaine : il faut alors remplir les containers et les jerrycans pour tenir jusqu’à la semaine suivante.

Légalement, les Palestiniens n’exercent aucun contrôle sur leurs propres ressources en eau. Les Israéliens décident de leur approvisionnement en eau ‑ qui est bien inférieur à celui d’Israël et aux normes fixées par l’Organisation mondiale de la santé. Cette pénurie affecte l’économie palestinienne, qui régresse. On a beaucoup de mal à trouver des fruits et des légumes produits en Cisjordanie. Selon mes estimations, 80 % de ces denrées sont « importées » d’Israël.

Intimidations, démolitions, désespoir

Voici un petit exemple des tracasseries quotidiennes imposées aux Palestiniens par les forces israéliennes d’occupation : j’ai rencontré un habitant d’un petit village près de Nablus qui travaillait dans une pharmacie de Ramallah. Depuis trois ans on lui interdit l’accès à cette ville ‑ à cause de « problèmes avec sa carte d’identité », selon les militaires israéliens. Il ne cesse de se présenter au point de contrôle, et, chaque fois, il doit rebrousser chemin après des heures d’attente. Et les soldats refusent à cet homme de faire refaire sa carte d’identité.

Autre exemple : les voyages à l’intérieur même des Territoires occupés. Pour parcourir les 30 km qui séparent Ramallah de Halhul en évitant les points de contrôle, il faut contourner Jérusalem, ce qui nous fait faire un détour considérable : notre voyage dure 1 h 25. Lorsque nous arrivons au foyer communal de Halhul pour le premier atelier, il est 10 h 30 et la température atteint déjà 30 degrés. En raison de contrôles et à de fouilles sur la route, notre voyage retour dure presque deux heures.

A quelques kilomètres de Halhul, nous apercevons un camion militaire israélien, ainsi qu’une jeep, garés au bord de la route où un jeune palestinien vend des fruits et des légumes sur un simple étal. Des soldats israéliens le détruisent à coups de pieds et font tomber la bâche servant de toit. Plus loin, nous comptons huit autres étals détruits et abandonnés. Je découvre plus tard qu’il s’agit d’une pratique courante, pourtant interdite par la loi israélienne. Mais, à en croire les militaires israéliens, ces vendeurs n’avaient pas les permis délivrés par les autorités israéliennes. Selon les Palestiniens, ces permis israéliens sont difficiles à obtenir. Ils sont pourtant nécessaires pour faire du commerce en Cisjordanie ‑ donc en territoire palestinien !

De nombreuses familles vivent dans la terreur de voir leur maison démolie. Habituellement, les démolitions se font la nuit, sans avertissement préalable. Les gens n’ont souvent que quelques minutes pour évacuer ‑ jamais plus d’une demi-heure. Lorsqu’un ordre de démolition est émis par les autorités israéliennes, il peut être exécuté n’importe quand : sur-le-champ ou dix ans, voire vingt ans plus tard. L’un de mes collègues connaît une famille vivant depuis 37 ans sous la menace d’une démolition « imminente », facteur d’une grande angoisse. Une fois l’ordre de démolition émis, les familles ont le choix entre : déménager avant la démolition, démolir elles-mêmes la maison, ou rester, sachant qu’à tout instant leur maison peut être détruite par les autorités israéliennes. Dans ce dernier cas, la famille peut même avoir à payer la note : jusqu’à 20 000 dollars. Payer pour avoir le privilège de perdre son toit !

Les Bédouins

A peine tolérés par les autorités israéliennes, ils sont constamment déplacés par les militaires et sujets à attaques et intimidations de la part des colons. Cette communauté a construit une école avec de vieux pneus de récupération enduits de boue : deux salles de classe qui serviront à la fois d’école maternelle et primaire, et de foyer social. A l’époque de notre visite, les Bédouins attendaient de l’Autorité palestinienne le financement qui devait leur permettre de payer le salaire de deux enseignants qualifiés.

En guise de conclusion

Vivre à Ramallah, même si, comme moi, on n’y reste pas longtemps, donne l’impression de vivre en prison. C’est une expérience extraordinairement troublante. Celle ville génère un sentiment de claustrophobie et d’impuissance qui ne fait que croître de jour en jour. Les conditions de travail dans les Territoires occupés occasionnent chez tous une grande fatigue nerveuse et compromet le succès de toute entreprise. Toutefois, mon séjour en Cisjordanie a été utile, ne fût-ce que pour me permettre de témoigner du sort du peuple palestinien. Créer un climat de confiance est indispensable à notre travail ; il nous faudrait séjourner très longtemps dans cette région pour gagner complètement la confiance des Palestiniens.

Il est parfaitement clair qu’Israéliens et Palestiniens doivent partager équitablement ce petit territoire pour commencer à vivre en harmonie, et à se considérer les uns les autres comme des frères. A cette fin, l’occupation israélienne doit cesser, ainsi que la construction illégale de colonies. Il est essentiel pour nous tous d’accepter nos différences et de reconnaître notre appartenance commune à l’humanité ; cela aiderait beaucoup les Israéliens et les Palestiniens à progresser en direction d’une coopération entre leurs deux peuples, indispensable pour promouvoir entre eux des relations justes sur cette terre divisée.

Pour davantage d’informations : thecreatetrust.org


En Cisjordanie, le Mur est devenu par endroits une sorte de panneau d’affichage sur lequel les Palestiniens peuvent donner libre cours à leur frustration et crier un message. Il est alors couvert de slogans et de graffitis, au nombre desquels figure un dessein de Blansky, le célèbre artiste britannique, montrant deux enfants vêtus d’un maillot de bain, tenant chacun un seau et une pelle, assis sous la photo en couleur d’une plage sur une île tropicale – vision idéalisée de la liberté.

« Voir photographie dans la version imprimée de la revue Partage international n° 264 de juillet-août 2010, page 28. »


Un camp bédouin, près de Jérusalem Ouest, au bord d’une route très fréquentée dans le désert de Jordanie. Cette communauté semi-nomade est prise en sandwich entre plusieurs colonies israélienne, et vit dans des baraques de bois sans eau courante ni électricité.

« Voir photographie dans la version imprimée de la revue Partage international n° 264 de juillet-août 2010, page 29. »

Auteur : Graham Peebles, écrivain indépendant britannique et travailleur caritatif, il a créé l’ONG The Create Trust en 2005 et a mené des projets éducatifs en Inde, au Sri Lanka, en Palestine et en Ethiopie.
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Rubrique : Divers ()