Partage international no 25 – septembre 1990
par Peter Liefhebber
Au mois d’avril, peu de temps après la conférence de Maitreya à Londres, j’ai reçu un coup de téléphone. La femme que j’avais à l’autre bout du fil m’annonça qu’elle avait une question à me poser, puis aussitôt commença à me régaler d’une explication approfondie de l’univers, explication qui n’appelait en fait aucune question.
En bref, tout se réduisait à ceci : une fois encore, nous avions été menés en bateau par Benjamin Creme. Car, m’affirma-t-elle, les médias ne travaillent pas de la manière dont B. Creme l’a exposé. Voici comment ils fonctionnent réellement : un rédacteur en chef envoie un journaliste quelque part en mission, ce journaliste écrit ensuite un article ou fait un programme radiotélévisé sur le sujet, puis cela paraît dans les journaux, à la radio ou à la télévision. Cela est évident, voyez-vous, car ces gens ne vont tout de même pas envoyer leur personnel à l’extérieur pour rien. Si des dizaines de journalistes avaient été présents à la conférence de Maitreya, une vaste campagne de publicité autour de l’événement en aurait automatiquement découlé. Le fait que cette campagne n’ait pas encore eu lieu ne peut logiquement impliquer qu’une seule conséquence, m’annonça-t-elle : c’est qu’il n’y a jamais eu une telle conférence.
Étant journaliste depuis bientôt trente ans, j’ai pensé que je pouvais avoir quelque chose à dire sur ce sujet. Mais cette femme ne semblait pas particulièrement apprécier une telle idée. Elle était bien consciente que je travaillais pour un journal, me déclara-t-elle, une raison supplémentaire selon elle pour laquelle je devais être prêt à admettre qu’elle avait raison. Si mon patron m’avait envoyé en mission, j’aurais fait un rapport sur mes impressions et mon article aurait été publié, point final.
Je rassemblai tout mon courage et commençai avec précaution à discuter avec cette femme. Je fus immédiatement récompensé de mon attitude puisque, quasiment écumant de rage, elle raccrocha le téléphone.
Chaque correspondant qui exprime une opinion, que ce soit par téléphone ou par lettre, représentant selon le dogme journalistique un beaucoup plus grand nombre de lecteurs ayant des idées similaires, j’ai bien peur que cette dame en colère ne soit pas la seule dont les notions concernant le fonctionnement des médias ne soient fondées sur des idées simplistes ou à partir de feuilletons télévisés à thème journalistique. La réalité est quelque peu plus complexe.
En premier lieu, les rédacteurs en chef ne jouent pas toujours un rôle dans la prise de décision d’envoyer tel journaliste à tel endroit. Mais, même lorsque c’est le cas, le journaliste concerné, particulièrement s’il est chevronné, a toujours une certaine liberté de décider s’il rédigera ou non l’article en question. S’il produit effectivement un article, il n’existe aucune garantie que la publication suive, cette publication dépendant de toutes sortes de facteurs différents et aussi banaux que l’espace d’impression disponible, les autres nouvelles à couvrir, le statut du journaliste lui-même ainsi que celui du service dans lequel il travaille, le degré d’actualité et de popularité du sujet traité, etc., etc.
Au travers des nombreuses vicissitudes d’une vie de journaliste, une chose est, presque par définition, certaine : la production des articles excède toujours l’espace d’impression disponible. Mis à part ces heureux collègues qui sont esclaves de leurs propres colonnes, les autres journalistes doivent participer à la « guerre à l’espace disponible » – l’espace de la colonne – qui souvent s’avère un combat pour quelques millimètres.
J’ai mentionné jusqu’ici la routine habituelle, les contraintes quotidiennes de la publication des articles. La situation devient plus complexe lorsque le sujet couvert traite de politique ou d’une autre matière sensible. Dans de tels domaines, les journalistes, plus fréquemment que le grand public ne l’imagine, sont sujets à certaines restrictions ou, particulièrement en Occident, pratiquent eux-mêmes une forme d’autocensure semi-volontaire. Dans la plupart des pays par exemple, et spécialement en Grande-Bretagne qui compte de nombreux clubs et réseaux d’anciens camarades, tout ce qui concerne la « sécurité de l’État » est traité avec beaucoup de précaution par les médias. Tout récemment, j’ai lu que la BBC a laissé des rangées et des rangées de films dormir sous la poussière des étagères de ses salles d’archives. Pour des raisons touchant à la « sécurité de l’État », ils n’ont jamais été diffusés.
Les précieux centimètres
Aussi ai-je moi-même été un journaliste plutôt chanceux dans ces années de bataille pour les précieux centimètres de ma colonne. Seuls quelques uns de mes articles ne sont pas allés jusqu’à la ligne d’arrivée. Dans les dix dernières années, trois seulement de mes articles connurent une fin prématurée. Le premier ne fut pas publié parce que la personne que j’avais interviewée utilisait un langage cassant et blessant pour la direction du journal (une possibilité dont la dame en colère ne semblait pas être consciente).
Le deuxième était un article sur une conférence de Krishnamurti, la dernière réunion publique qu’il a tenue à Saanen, en Suisse.
Le troisième concernait les vues et les intuitions ésotériques des Indiens péruviens.
Les deux derniers cas sont particulièrement révélateurs, non seulement par leur sujet, mais aussi en raison de la manière dont ils furent tous deux traités. Les médias occidentaux se sentent plutôt mal à l’aise face à tout sujet ayant un rapport, de près ou de loin, avec les « sectes », sauf si un scandale financier ou sexuel peut bien entendu leur être attribué. Mais les articles qui ne recherchent pas le sensationnel, concernant une foi ou une philosophie non-chrétienne, ont tendance à tomber aux oubliettes. Les rédacteurs responsables de la publication ont en général peur de se brûler les doigts. Ils ne peuvent aisément mesurer la réaction ni de leurs supérieurs ni des lecteurs, et choisissent donc de confier ces histoires confuses aux archives les plus vastes disponibles dans tout journal : les corbeilles à papier.
La façon dont cela se passe est souvent tout à fait révélatrice. Krishnamurti et la philosophie ésotérique des Indiens péruviens connurent le même sort : les deux articles furent discrètement envoyés à un département rédactionnel autre que celui auquel je les avais soumis en premier lieu et finirent sur une liste d’attente à « progression lente » où ils furent stratégiquement placés pour devenir les victimes du vieillissement. Au bout d’un mois environ, le personnel concerné put prétendre – poussant un secret soupir de soulagement – que ces étranges articles avaient « vieillis » et pouvaient donc sans difficulté disparaître. Personne ne déclara explicitement que l’article ne serait pas publié ou que la place faisait défaut, personne n’eut à prendre de décision – pas de controverses déplaisantes, s’il vous plaît, simplement une solution propre et nette. Ce jeu subtil de codes et de non-dits conduit, en pratique, à la constitution d’une liste de priorités de publication dans laquelle les reportages sur la Coupe du Monde, les grossesses princières, les scandales liés à la drogue et au sexe, les crimes et les rivalités politiques (plus ou moins dans cet ordre) obtiennent toujours la primauté. Les thèmes qui, par contre, ne sont pas conformes aux préjugés et à l’opinion générale, sont systématiquement rejetés aux calendes grecques. Aucun journaliste, aucun rédacteur en chef même, n’oserait de son propre chef prendre l’initiative de publier une telle histoire. Dans le milieu journalistique, comme dans d’autres professions, une mauvaise décision est préjudiciable à votre réputation, et il est donc moins dangereux d’écarter que d’être écarté.
J’aurais vraiment souhaité expliquer tout ceci à la dame en colère. Mais elle avait déjà raccroché.
Auteur : Peter Liefhebber, journaliste aux Pays-Bas.
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Rubrique : Editorial ()
