Partage international no 239 – juillet 2008
par Federico Mayor Zaragoza
Madrid,
« Si vous voulez la paix, préparez la guerre. » Cette maxime perverse, poule aux œufs d’or pour les marchands d’armes, est utilisée depuis la nuit des temps par les puissants qui disposent d’un contrôle absolu sur la vie de leurs vassaux. Ainsi en a-t-il été jusqu’à l’aube turbulente mais pleine d’espoir du nouveau millénaire. Mais ce n’est plus le cas, car la conscience mondiale a progressé et la compréhension de la réalité s’est approfondie ; car la technologie moderne rend possible la participation à distance, renforçant l’authenticité de la démocratie ; et surtout car dans quelques années, la part minime des femmes dans les processus décisionnels – pas plus de 5 % actuellement – augmentera sensiblement. Grâce à ces évolutions favorables l’humanité tiendra elle-même les rênes de sa destinée, rendant finalement possible le début prophétique de la charte des Nations unies : « Nous, peuples des Nations unies… »
Oui, ce sera « le peuple », la société civile, qui constituera les véritables démocraties nouvelles, où les électeurs compteront non seulement le jour du scrutin mais chaque jour de l’année. Le changement majeur résidera dans la transformation du sujet en citoyen ; d’une culture d’imposition et de violence à une culture de conversation et de conciliation ; de la force au dialogue. Il faut se préparer à la paix, et non à la guerre. Si nous voulons la paix, nous devons tous aider à l’établir par nos actions quotidiennes, en tant qu’acteurs et non simplement en tant que spectateurs passifs et inquiets. Le temps du silence est révolu, à la fois au niveau personnel et institutionnel. Comme j’aime le répéter, le silence du silencieux est plus choquant que le silence de celui qui a été réduit au silence. Les gens doivent oser savoir et savoir oser afin de contrecarrer la puissance omniprésente des médias, qui sèment l’inquiétude et la peur et nous homogénéisent au point d’accepter l’inacceptable : le gaspillage de trois milliards de dollars en armements par jour – sans compter le coût des boucliers anti-missiles –, alors que 60 000 personnes meurent de faim chaque jour.
Leurrés, nous ne voyons pas l’« invisible », l’ordinaire. Nous ne voyons que le visible, jugé « extraordinaire » par l’information, l’inusité, l’atypique. Nous devons nous permettre d’utiliser notre propre capacité de penser pour diriger nos propres vies. Nous devons remettre à leurs justes places les nombreuses choses qui ont été mises sans dessus-dessous :
– les valeurs démocratiques qui, selon la Constitution de 1945 de l’Unesco, sont la justice, la liberté et la solidarité – par opposition aux lois du marché, qui, comme il était prévisible, ont élargi les fossés au lieu de les combler, et fait couler de nombreuses larmes au lieu de les sécher ;
– une Onu puissante où « les peuples » sont représentés, et pourvue des ressources humaines, financières et technologiques lui conférant une autorité « démocratique » que le G7 ou le G8 ne pourront jamais posséder ;
– et une économie mondiale de développement investissant principalement dans des sources d’énergie renouvelable peu coûteuses permettant un accès facile aux biens, à la production et au logement, et dans le transport et le recyclage de l’eau pour tous – par opposition à l’économie actuelle de guerre et de spéculation, qui concentre la richesse et le pouvoir entre les mains de quelques-uns seulement.
Il n’existe pas d’économie de temps de guerre sans guerre, sans préparation à la guerre et sans prétextes pour s’armer jusqu’aux dents. La seule force capable de s’opposer à l’inertie colossale de cette machine est « le peuple », le pouvoir des citoyens, une société civile qui ne supporte pas d’être dupée, qui soutient seulement les dirigeants qui ont décidé de mettre en action les principes universels si lucidement exprimés dans la Déclaration universelle des droits l’homme des Nations unies.
Les décisions politiques doivent se baser sur des principes moraux généralement acceptés. L’inclusion de certaines valeurs religieuses est un choix incertain et dangereux, comme celui de baser une action politique sur des critères strictement économiques, comme c’est le cas de nos jours. Il est important que l’excuse d’un « conflit de civilisations » soit définitivement bannie de la logique politique et remplacée par une participation des citoyens.
Le 10 avril 2008, au monastère de Montserrat, près de Barcelone, un groupe de personnalités appartenant à différentes religions et répondant à l’invitation de la Fondation culturelle pour la Paix ont publié une déclaration sur les causes du conflit au Moyen-Orient, et ont très concrètement insisté sur l’urgence de l’adoption d’une solution politique à la situation dramatique et interminable qui règne dans cette région, ainsi que dans d’autres régions du monde. Qu’ils soient croyants ou non, les êtres humains doivent être reconnus égaux, et faire preuve de solidarité en s’unissant pour aider les plus indigents. La seule condition à une ouverture du dialogue à toutes les opinions est la non-violence et la non-imposition. « Nous sommes tous dans le même bateau, Jésus, Bouddha, Mahomet. Nous partageons tous la même destinée », affirmait l’ex-président de l’Iran, Mohammed Khatemi. Dans le même bateau, sur le même chemin. Est-il si difficile de provoquer l‘«explosion spirituelle » dont parlait le poète Federico Garcia Lorca, qui suppose le remplacement de la force par le dialogue ?
Les religions doivent utiliser les mécanismes existants de contact et d’interaction entre les gens, comme stipulé dans la déclaration de Montserrat, afin d’éviter les préjugés et les stéréotypes, et de contribuer ainsi à l’élaboration d’un futur commun, où le désir de paix cesse d’être un vœu pieux pour se transformer en joyeuse réalité.
Auteur : Federico Mayor Zaragoza, Biochimiste de formation, a été directeur général de l’Unesco de 1987 à 1999. Ses efforts inlassables pour faire de l’éducation un instrument de paix lui ont valu une réputation internationale.
Sources : IPS
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Rubrique : Point de vue ()
