La condition des femmes dans le monde

Partage international no 261mai 2010

par Christine Ahn

par Christine Ahn et Anasuya Sengupta

Cette année est une année de célébration pour le mouvement d’émancipation des femmes. Mais les raisons de se réjouir sont peu nombreuses. Lancée à Copenhague lors d’un rassemblement international de sympathisants socialistes au cours duquel les femmes se sont engagées à œuvrer pour l’obtention du suffrage universel, la Journée internationale de la femme a fêté son jubilé, tandis que la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’encontre des femmes (CEDAW) fête son trentième anniversaire.

A ce jour, 189 pays ont signé la convention CEDAW. Les États-Unis, l’Iran et le Soudan doivent encore ratifier ou signer l’accord.

Il y a maintenant quinze ans que s’est déroulée l’historique Conférence mondiale des femmes à Pékin, au cours de laquelle les gouvernements ont défini une plate-forme d’actions commune, un document qui établit des objectifs précis pour atteindre l’égalité entre les sexes. En mars 2010, les Nations unies ont organisé la 54Commission sur le statut des femmes (CSF), qui réunit annuellement des ministres chargés de faire le point sur les progrès réalisés en faveur des femmes dans leur pays. La CSF est l’occasion pour les groupes féministes de se rencontrer et d’échanger, de faire pression et de demander des comptes à leurs gouvernements.

Comment vont donc les femmes depuis 1995 ? D’après le rapport du secrétaire général des Nations unies, les progrès enregistrés ont été limités, irréguliers, et la mise en œuvre des engagements pris par les gouvernements peu respectée. Et les quelques résultats obtenus n’ont toujours pas transformé la vie des femmes d’une manière significative et durable. Dans son rapport, le secrétaire général Ban Ki Moon réaffirme l’importance de la plateforme d’actions de Pékin qui a « envoyé aux femmes et aux jeunes filles du monde le message sans équivoque que l’égalité et l’opportunité sont des droits inaliénables ».

Les mauvaises nouvelles

Dans le monde, une femme meurt chaque minute de complications liées à la grossesse ou à l’accouchement. C’est ce qui ressort des statistiques compilées par le Programme de développement des Nations unies (Pnud) qui démontre le déficit de ressources affectées aux soins liés à la maternité ainsi que l’accès restreint aux services de santé correspondants. De tous les Objectifs du millénaire ‑ la convention mondiale pour l’éradication de la pauvreté ‑ les efforts entrepris à l’échelle internationale pour réduire la mortalité maternelle sont ceux qui ont le moins progressé. La moitié de la population atteinte du sida est féminine. En Afrique sub-saharienne, les femmes comptent pour 60 % des personnes porteuses du virus HIV.

En 1995, grâce à la Plateforme d’actions, les nations se sont fixées pour objectif que 30 % de leurs élus seraient des femmes. Nous sommes loin de ce résultat. Les femmes sont toujours largement sous-représentées : la moyenne mondiale se situe à 18,6 %. Seuls 39 pays ont atteint le seuil des 30 % selon le Pnud. D’après les chiffres émis par les agences de l’Onu travaillant pour la cause des femmes, 31 femmes étaient parvenues début 2009 à se hisser aux plus hautes fonctions des parlements du monde (comme Nancy Pelosi, porte-parole du parlement américain). A la même époque l’an dernier, seules 15 femmes occupaient les fonctions de chef d’État dans les quelque deux cents pays que compte le monde.

Une autre source de déception par rapport à la plateforme d’actions de Pékin provient de l’engagement de confier à des femmes la direction de négociations de paix et la supervision des processus de paix. Au cours de la décennie passée, trois résolutions majeures passées au Conseil de sécurité (UNSC 1325, 1820 et 1888) ont promu une plus grande participation des femmes et ont intégré la violence sexuelle dans les questions de sécurité. Cependant, selon le Fonds de développement pour les femmes de l’Onu (FDFNU), seuls 6 % des négociateurs et 3 % des signataires des dix processus de paix engagés au cours de la dernière décennie étaient des femmes.

Les droits économiques des femmes sont également un sujet de grande préoccupation. Bien que les femmes participent désormais plus au monde du travail ‑ constituant 40 % de la main d’œuvre salariée hors agriculture ‑ les deux tiers d’entre elles travaillent à leur propre compte ou bien comme aide familiale sans salaire. 80 % des femmes d’Asie du sud et d’Afrique sub-saharienne travaillent dans le secteur informel, ce qui les rend particulièrement vulnérables dans la crise économique mondiale actuelle. Tandis que l’émigration des travailleuses s’est accrue, à la fois à l’intérieur et hors des régions le manque de sécurité physique, sociale et financière accroit encore leur vulnérabilité.

Les gouvernements ne sont pas assez actifs face à ces défis récurrents. Bien que le projet de résolution de la CSF reconnaisse que la mise en œuvre de la Plate-forme d’actions soit « essentielle pour atteindre des objectifs de développement cooptés mondialement à l’instar de ceux qui figurent dans la Déclaration du millénaire », cela s’avère insuffisant. Des journalistes de l’agence Inter Press Service qui couvraient l’événement expliquent que « le premier camouflet infligé aux femmes lors de la CSF vient des documents finaux produits par les gouvernements et qui reflètent les compromis plutôt faibles qu’ils ont préalablement négociés. Cette démarche des gouvernements a littéralement siphonné l’énergie de ce que les femmes pensaient être un espace pour faire avancer leurs droits. »

Les bonnes nouvelles

La réunion de la CSF à New York ne fut pas non plus un échec total. Même s’il ne s’agissait pas d’une conférence mondiale, elle a constitué le plus grand rassemblement de femmes activistes représentant un vaste maillage du mouvement mondial en faveur des femmes. Plus de 8 000 personnes ont participé aux deux semaines de rencontres, un véritable record pour la CSF.

De plus, il y a eu une formidable énergie autour de la campagne GEAR (nom donné au projet de Réforme de l’architecture d’égalité des genres). Cette campagne a été entreprise par plus de 300 organisations féministes et est dirigée par un noyau central qui inclut le Centre mondial pour le leadership des femmes, ainsi que l’Organisation des femmes pour l’environnement et le développement. L’objectif du GEAR est de créer une super agence pour la promotion des femmes, dirigée par un sous-secrétaire général, et qui unifierait quatre agences de défenses des femmes qui coexistent séparément : le Département pour l’avancement des femmes (DAF), l’Unifem (pour la partie programmes), l’INSTRAW (pour la partie recherche et études) et le Bureau du conseiller spécial sur les questions de genres (BCSQG). Le fait d’avoir une coordination centralisée pour ces quatre organisations distinctes au sein de l’Onu et disposant d’un sous-secrétaire général sur le terrain permettra d’assurer une voix plus forte et permanente représentant les droits des femmes à la table des négociations.

Cette tentative de consolidation a pris de l’ampleur au cours des dernières années. Lors du discours inaugural de Ban Ki Moon, le GEAR a brandi une bannière sur laquelle était écrit le slogan « gear up now », un jeu de mot signifiant « Passez à la vitesse supérieure ! ». Elle fut saluée par le secrétaire général de l’Onu et reçut une ovation de l’assemblée. La campagne GEAR a également reçu le soutien politique de la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton au dernier jour de la réunion de la CSF : « Ici aux Nations unies, une agence dédiée aux femmes, unique et dynamique, dirigée par un leader charismatique et disposant d’un siège à la table du secrétaire général, aiderait à galvaniser les niveaux supérieurs de coordination et d’engagements que les femmes du monde sont en droit d’attendre. »

Laissant présager d’autres bonnes nouvelles, Mme Clinton a promis que « l’administration Obama continuera à travailler pour la ratification du CEDAW ». Elle a réaffirmé la position de l’administration Obama décidée à lier la sécurité des femmes à la sécurité nationale : « Le président Obama et moi-même croyons que l’assujettissement des femmes constitue une menace à la sécurité nationale des États-Unis. Elle est également une menace pour la sécurité commune de notre monde, parce que la souffrance et le déni des droits des femmes et l’instabilité des nations vont de pair. » Cependant, le Département d’État américain pourrait être marginalisé en voulant intégrer la ratification du CEDAW dans le giron des questions de sécurité nationale. Étant donné que sa mise en œuvre rencontrera probablement l’opposition politique des républicains et de certains démocrates au Congrès, l’administration Obama, déjà cernée de toutes parts, ne s’engagera sans doute pas à ratifier l’accord maintenant, même si elle en soutient le principe.

Ce qui pourrait arriver de pire

Comme le mouvement mondial en faveur des femmes presse les Nations unies et les gouvernements nationaux de reconnaître les engagements auxquels ils ont souscrit à Pékin et ailleurs, les femmes doivent rester vigilantes sur la manière dont elles sont employées au service du militarisme et du néolibéralisme.

Bien qu’il fût réellement inspirant, le discours de Mme Clinton contenait également des éléments troublants, en particulier l’hypothèse que le remplacement de soldats masculins par des soldats féminins rend l’occupation américaine dans d’autres pays plus acceptable pour les femmes de ces pays. Mme Clinton a loué l’administration Obama pour œuvrer à inclure les femmes à « toutes les étapes de la sécurisation et de la reconstruction » de l’Afghanistan, notamment par l’envoi d’équipes entièrement féminines de Marines allant dans les maisons de femmes afghanes afin de recenser leurs besoins. Les Marines américains ‑ qu’ils soient masculins ou féminins ‑ portent des armes, ont autorité sur les civils, et restent des étrangers qui occupent le sol afghan.

Un autre défi pour le mouvement mondial en faveur des femmes vient de la manière dont les femmes sont instrumentalisées en vue de servir des objectifs néolibéraux. Comme en a témoigné au cours de la CSF Lydia Alpizar Duran, directrice exécutive de l’Association du droit des femmes au développement, un nouveau discours présente les femmes comme des « agents de changement » et des « acteurs économiques » et constitue un véritable défi pour le mouvement féministe. Nombreux sont les rapports récents comme le Plan d’action des genres 2007 de la Banque mondiale qui reconnaissent le rôle central des femmes dans le développement et l’économie. Mais L. Duran prévient que de puissantes institutions économiques « s’intéressent maintenant à reconnaître la contribution et le pouvoir économique des femmes (et à tirer avantage du pouvoir d’achat grandissant des femmes dans certains pays) au service du système économique et financier actuel ».

Bien que le mouvement féministe dans le monde ait beaucoup progressé, nous ne devons pas perdre de vue nos objectifs initiaux ‑ à savoir mettre au défi les structures, les systèmes et la culture dominante qui sont la source de l’inégalité des relations. Notre vision des droits des femmes ne peut véritablement prendre forme que dans un monde juste et équitable pour tous.

Cet article a été publié à l’origine par le groupe de réflexion Foreign Policy in Focus (www.fpif.org)

Auteur : Christine Ahn,
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Rubrique : Divers ()