Génération Eveil : galvaniser les jeunes et les inciter à agir

Partage international no 286juin 2012

Interview de Joshua Gorman par Jason Francis

« Génération Eveil est une campagne mondiale dont l’objectif est d’inciter la jeune génération à accoucher d’un monde prospère, juste et durable », selon le site web du groupe. Joshua Gorman est le fondateur et le coordinateur de cette ONG implantée à San Francisco. Il siège également au Conseil de direction de Global Youth Action Network et soutient des projets initiés par des jeunes dans le monde entier. Il travaille actuellement à la rédaction d’un ouvrage intitulé Génération Eveil : Comment une nouvelle génération de jeunes devenue majeure change notre monde. Jason Francis a interviewé Joshua Gorman pour Partage international.

Partage international : Comment vous est venue l’idée de créer Génération Eveil ?
Joshua Gorman : Tout est parti, en fait, de mon histoire personnelle. A ma majorité, j’étais quelqu’un de perturbé. Adolescent, au lycée, j’ai commencé à prendre conscience de l’état de notre monde. Je me suis trouvé confronté à la souffrance au sein de ma famille et de ma communauté, et j’en ai été profondément traumatisé et bouleversé. Je me suis alors lancé dans une quête spirituelle sans même savoir que c’était cela que j’entreprenais. Psychologiquement et spirituellement, j’avais l’impression de devenir cinglé car je n’étais pas armé pour comprendre ce qui m’arrivait. Je n’avais pas de repères philosophiques pour m’aider, pas non plus de tradition religieuse ou spirituelle. J’ai vécu ainsi perdu et déprimé pendant des années, cherchant, posant des questions. Il a fallu que j’attende d’avoir vingt ans pour commencer à trouver les bonnes sources d’information et les bons interlocuteurs.
A cette époque, je suis parti m’installer à Hawaï où je suis devenu fermier et me suis mis à travailler la terre. Cette expérience de retour à la terre a été particulièrement intense, je me dépensais physiquement de l’aube au crépuscule, sortant ainsi de ma tête. Toutes sortes de schémas psychologiques négatifs se mirent à s’effondrer à mesure que j’abattais ce travail. Le simple fait d’être dans la nature vous guérit. J’ai commencé à m’intéresser à différentes traditions spirituelles et à fréquenter des groupes religieux. Je suis entré en contact avec ma vie intérieure et avec ce que l’on appelle Dieu, l’esprit ou le mystère, et petit à petit, cela m’a ramené à la vie. Enfin, j’ai lu un tas de bons bouquins consacrés à l’histoire et à l’histoire de notre époque dans le contexte mondial.
Je me suis fait une idée claire de ce que nous, la jeune génération, sommes aujourd’hui, nous qui sommes issus de cette époque de crise mondiale. A ce stade, j’ai soudain croisé des penseurs et des visionnaires aux yeux desquels ce moment précis de l’histoire n’était pas seulement une crise, mais également une naissance ; un processus d’éveil ; un processus de transformation ; un processus nous obligeant à dépasser un stade afin de grandir et de connaître un nouveau niveau de maturité et de conscience.
Un jour, une vision fulgurante m’a traversé l’esprit : j’ai vu se créer des mouvements sociaux animés par des jeunes et ces mouvements contribuaient à guérir et transformer nos communautés et nos sociétés. J’ai vu l’humanité traverser la tempête et se frayer un chemin vers un nouveau monde. Transporté par cette vision, j’ai décidé de réintégrer le monde, et je suis revenu à Washington DC où j’avais grandi pour joindre mes efforts à ceux d’autres jeunes militants désireux de changer la société. C’est ainsi qu’est née l’organisation Génération Eveil.

PI. Pourriez-vous nous parler des programmes conçus par Génération Eveil et de certaines des mesures prises dans le cadre de ces programmes ?
JG. Le premier de nos programmes est celui que nous appelons notre programme phare. Il s’intitule Expérience Génération Eveil. En abrégé, l’Eveil. L’Eveil est un atelier multimédia de trois heures enchaînant vidéos courtes, jeux en petit groupe, prise de notes individuelle et temps de réflexion. A l’occasion de cet atelier les jeunes participants sont amenés à se poser une série de questions : Qui sommes-nous en tant que génération ? Où en sommes-nous ? Quel est l’état du monde dont nous, la jeune génération, héritons ? Qu’est-ce qui doit changer ? Nous examinons les causes profondes des défis qu’il nous faut relever et réfléchissons à la façon dont nous pouvons les modifier afin de changer tout le système. Enfin, nous mettons à plat ce que nous faisons actuellement, nous nous demandons comment agir, quel est notre rôle à titre individuel. Et comment nous pouvons agir en tant que génération et en tant que groupes de jeunes.
L’Eveil est un déclencheur. Il invite les jeunes à s’impliquer, à agir et à rejoindre un mouvement plus vaste. Les initiatives qui naissent de cet atelier commencent souvent petit. Certains participants vont être sensibilisés à l’environnement pour avoir regardé une vidéo sur l’état de notre environnement. De retour chez eux, ils vont se mettre à recycler, acheter et consommer des denrées alimentaires plus saines, acheter local, devenir des consommateurs plus conscients ou vivre une vie plus riche de sens.
Certains iront sur notre site web où ils découvriront les campagnes que nous soutenons. Certains jeunes mettent sur pied projets et organisations propres. Ils lancent un jardin communal local ou bien des projets éducatifs locaux pour les enfants et les jeunes d’une communauté. Certains ont initié l’installation de panneaux solaires dans une localité et aidé les habitants à réduire leur consommation d’énergie chez eux ou dans la commune. Une part essentielle de notre travail consiste à construire et souder une communauté en dépit des lignes de fracture existantes. Nous avons beau être une génération issue de la diversité, nous vivons encore dans une société divisée. Nous travaillons énormément à développer la conscience communautaire : de là s’instaurent des collaborations qui débouchent sur des solutions au niveau de la communauté.
Au lycée et dans les collèges nous soutenons les jeunes et créons des groupes locaux qui sont des Plates-formes de développement. Un, deux voire trois responsables lycéens ou étudiants lancent une Plate-forme, ensuite ces groupes locaux se dotent d’une petite équipe de coordination et l’équipe dirigeante aide ce groupe à fonctionner et à prendre des mesures concrètes.
Nous nous investissons également dans de grandes campagnes. A titre d’exemple, 350 org organise une journée d’action mondiale et invite tout le monde ce jour-là à se manifester et à plancher sur les énergies propres. Nous les soutenons. Un noyau très actif et déterminé travaille à réformer le système financier des États-Unis afin d’en affranchir notre démocratie pour qu’elle puisse travailler de manière véritablement efficace. Nous soutenons et aidons notre réseau à s’impliquer dans cette question. Nous tâchons d’élever le niveau de conscience, écrivons à nos dirigeants politiques, leur envoyons des pétitions, leur adressons des appels téléphoniques, utilisons Facebook et les médias sociaux pour diffuser les messages le plus largement possible.

Leadership partagé

PI. En quoi l’initiative de groupe plutôt que l’initiative individuelle responsabilise-t-elle davantage les jeunes et permet-elle que des actions en apparence vouées à l’échec au niveau individuel deviennent réalisables quand elles sont conduites par des gens qui sont sur la même longueur d’ondes ?
JG. C’est l’un des aspects les plus enthousiasmants de cette jeune génération, la génération dite du millénaire. Nous travaillons énormément en collaboration et cela grâce aux nouvelles technologies de mise en commun des ressources. La culture jeune utilise massivement cette technologie qui prône le partage et encourage l’esprit de collaboration. Aucun d’entre nous n’a la solution parfaite ou la vision globale des moyens nécessaires à l’aboutissement d’un projet. Mais il arrive que certains se révèlent soudain avoir les compétences, l’idée, les relations, un contact, et que d’autres disposent d’autres ressources. Ils mettent alors tout en commun et ils accouchent subitement d’un projet fantastique. L’esprit d’entente engendré par la poursuite d’un objectif commun est le moteur qui nous fait aller de l’avant. Lorsque nous sommes personnellement impliqués dans des projets de cette nature, cela nous remplit d’espoir et de détermination. C’est ce qui se passe de plus en plus un peu partout dans le monde et nous nous efforçons de faire partager ces expériences autour de nous. C’est de cette façon que les jeunes et les groupes de jeunes du monde entier unissent leurs efforts, transformant écoles et communautés, et imaginant des solutions aux défis les plus urgents.

PI. Les problèmes dans lesquels les jeunes sont impliqués ont-ils un dénominateur commun ou sont-ils sous-tendus par une vision fondamentale de la vie dont la société et nos institutions ne se préoccupent pas aujourd’hui ?
JG. La vision du monde de la société moderne est fondamentalement basée sur la séparativité. Cela engendre l’individualisme et le réductionnisme matérialiste scientifique qui ramène la vie à sa nature matérielle et ne prend pas en compte sa véritable valeur ni sa nature profonde. Cette façon de considérer le monde engendre le règne du chacun pour soi. Nous ne sommes connectés ni à l’environnement, ni à nos communautés, pas même à nous-mêmes, à nos âmes et à notre vie intérieure. Nous ne sommes pas connectés non plus à Dieu ou à ce mystère qui nous dépasse. Nous pouvons observer les répercussions de tout cela dans l’ensemble de la société ‑ socialement et politiquement.
Il faut absolument transformer cette vision du monde et revenir à une façon d’être dans laquelle nous reconnaissons la connexion intérieure qui unit toutes les formes de vie et tous les êtres humains ; notre connexion avec le monde naturel ; notre connexion avec notre nature humaine profonde ; notre connexion avec cette merveille d’ordre supérieur que constitue le mystère de la vie. Si nous rétablissons cette façon d’être dans notre culture et nos sociétés, cela restaurera notre unité intérieure. Cela restaurera notre unité en tant que peuple et nous permettra de vivre sur une planète une. C’est vraiment là le cœur de l’éveil auquel nous visons. Nombreux sont les groupes qui s’éveillent, agissent et travaillent dans l’optique de cette vision. Ce qui est important pour nous, c’est que ce changement ait lieu sur les plans intérieur et extérieur à la fois ; il faut qu’il soit systémique, qu’il concerne les individus, les groupes et la totalité de nos institutions. C’est là une grande partie de ce que nous cherchons à accomplir.

PI. Pourriez-vous nous parler de Global Youth Action Network et de ses rapports avec Génération Eveil ?
JG. Génération Eveil s’inscrit au sein d’un mouvement étudiant plus vaste qui comprend un grand nombre d’organisations et de réseaux de jeunes. Global Youth Action Network est l’un des plus grands réseaux de jeunes et d’organisations de jeunes qui s’unissent dans le monde entier. Les jeunes y travaillent sur les problèmes du sida et des droits d’accès à l’eau. Ils travaillent pour que les voix des jeunes soient mieux entendues et davantage prises en compte dans les travaux des Nations unies. Global Youth Action Network a pour objectif de faciliter le partage des ressources et des informations dans les campagnes, de rassembler toutes les énergies et de les concentrer de sorte que, ensemble, nous soyons beaucoup plus efficaces qu’en tant qu’individus ou organismes séparés. Génération Eveil fait partie de Global Youth Action Network. Nous nous réjouissons de ce qui y est fait. Sur notre site web, il y a de nombreuses autres organisations de jeunes qui font un travail formidable.

Vision de l’avenir

PI. A votre avis, à quoi la civilisation de l’avenir qui commence à apparaître aujourd’hui ressemblera-t-elle, étant donné les valeurs de la jeune génération et les sacrifices qu’elle est prête à consentir ?
JG. Je n’aurai pas la prétention de dire que l’un quelconque d’entre nous sait exactement à quel moment nous déclarerons : « Voilà, le nouveau monde est arrivé. » Nous sommes dans un processus, dans un récit en cours, mais je suis persuadé que le nouveau monde émerge. Il faut considérer tous les secteurs de la société. Nous allons voir apparaître des communautés qui seront beaucoup plus locales et beaucoup plus solides, des communautés ancrées localement qui vivront des produits et des ressources de leur environnement immédiat et qui ne viendront pas de l’autre bout du monde.
Nous serons beaucoup plus écologiques et durables dans nos manières de construire et de consommer. Nos technologies, nos bâtiments et nos villes seront « verts » et durables. Le monde de la création croule littéralement sous les innovations. Nos moyens de transport et notre production d’énergie seront propres et bénéfiques à notre planète et à nos communautés. Nos systèmes éducatifs trouveront l’équilibre entre savoir et créativité. Les médias seront beaucoup plus répartis. Nous vivons à une époque où les médias sont de plus en plus aplatis et où il existe de très nombreux canaux permettant la diffusion et le partage d’informations. Nous verrons des canaux de communication de plus en plus nombreux et sans cesse plus importants relier les gens, tout en assistant à une prolifération de blogs, de télévisions en ligne et de stations de radio. Tout le monde deviendra producteur et consommateur de médias.
Sur le plan politique, nous nous dirigeons vers une nouvelle ère pour la démocratie. Nous allons assister à un développement considérable de la démocratie numérique et de la culture participative qui nous permettront, au niveau local, de nous impliquer dans les prises de décision collectives. Même aux niveaux national et mondial, on trouvera les moyens de permettre à des millions de personnes de faire entendre leur voix sur les grands problèmes du moment. C’est une ère de démocratie participative qui s’annonce.
Dans les communautés et les sociétés diverses et multiculturelles qui vont voir le jour, nos différences ne seront plus simplement acceptées mais célébrées ; les clivages et condamnations raciales n’auront plus leur place. La paix s’établira entre les nations. Nous allons vers une époque où nous reconnaîtrons tous que nous faisons partie intégrante à la fois d’une même planète et d’une même espèce. En conséquence, nous nous unirons et nous coopérerons dans l’harmonie et la collaboration. Cela implique un certain degré de gouvernance globale, et pas seulement au sommet : il y aura une gouvernance aux niveaux locaux et régionaux, jusqu’au niveau mondial.
Du point de vue spirituel et religieux, cela signifie que nos vies individuelles seront connectées avec notre soi supérieur, avec Dieu et le grand mystère. Nous honorerons et respecterons tous nos différentes versions de la nature de la réalité, mais, fondamentalement, nous reconnaîtrons tous la Règle d’Or ‑ à savoir que la vie est belle, précieuse, que nous devons aimer notre prochain et être bons les uns avec les autres. Cette ère est en train d’arriver.

Tout le monde sur le pont

PI. Avez-vous d’autres choses à ajouter ?
JG. Notre mission est de stimuler et de donner le pouvoir à la jeune génération ; mais, en dernière analyse, nous reconnaissons que changer le monde ne peut pas être l’œuvre d’une seule génération. Cela doit venir de la coopération de toutes les générations. Nous avons besoin de jeunes, d’adultes et de seniors qui travaillent en étroite collaboration. Nous, les jeunes gens d’aujourd’hui, avons un rôle spécial à jouer parce que nous détenons les outils, les connaissances et les techniques indispensables pour permettre à ce nouveau monde de voir le jour. Mais nous avons besoin de tous. Quand ils entendent cela, les gens plus âgés disent parfois : « Quel est mon rôle dans tout ça ? Faut-il que je reste assis à regarder la jeune génération changer le monde ? » Ce n’est pas de cela que nous avons besoin. Ce n’est pas ce qui va se passer. Nous avons besoin de tout le monde sur le pont.

Partout sur la planète, une génération unique et puissante arrive à maturité. On nous a donné plusieurs noms : GenY, Génération Nous, Génération Numérique, Génération du Millénaire, mais, en dernière analyse, nous défions les étiquettes. Nés entre 1978 et 2000 environ, nous sommes la génération la plus nombreuse, la plus instruite, la plus diverse culturellement, la plus consciente mondialement, la plus informée technologiquement, et la plus engagée socialement que le monde ait jamais connue.

Alors que nous nous éveillons au monde que nous avons reçu en héritage, nous avons conscience d’être nés au moment le plus critique de l’histoire. Une convergence de crises ‑ pauvreté, inégalité, instabilité économique, matérialisme, dérèglement climatique, effondrement écologique ‑ menace la civilisation humaine dans son ensemble. Confrontés à ces défis, de plus en plus de jeunes de notre génération sombrent dans l’apathie et le désespoir, vivant des vies dépourvues de sens, d’objectif ou de direction.

Dans le même temps, la prise de conscience de la nécessité du changement social déferle sur notre génération. Les jeunes ont toujours été en première ligne lors des grands changements sociaux et cela n’a jamais été plus vrai qu’aujourd’hui. Depuis nos écoles et nos communautés jusqu’aux allées du pouvoir, nous formons un « Mouvement des mouvements » s’intéressant à tous les problèmes, à toutes les approches, à tous les secteurs de la société qui contribuent à la reconstruction de notre monde.

La mission de notre génération est claire : pour créer un monde prospère, juste, et durable pour tous, nous devons lancer des actions systémiques hardies qui transforment notre société. Génération Eveil est une réponse à cet appel, un mouvement créé par notre génération pour rassembler tout ce qui est nécessaire pour donner de l’ampleur au changement. Le moment est venu. Construisons ensemble notre monde !

Pour en savoir plus : www.generationwakingup.org. YouTube : generationwakingup

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
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