Partage international no 91 – mars 1996
par Robert L. Terrell
Robert Terrell, correspondant pour Partage international, est professeur en communication à l’Université de Californie, à Hayward, aux Etats-Unis. « Les transformations qui ont lieu en Chine en ce moment sont extraordinaires, affirma-t-il ; j’aimerais les présenter à vos lecteurs. » R. Terrell passe actuellement une année sabbatique en Chine, en tant que membre de la rédaction du journal Beijing Review, et il a promis à Partage International une série d’articles sur les événements qui se déroulent dans ce pays.
Pékin a connu d’étonnantes transformations au cours de ces 15 dernières années. Lorsque je suis arrivé sur place à la fin de l’été 1980, la majeure partie de la ville consistait en des bâtiments mornes et gris, mal entretenus, et en des banlieues en voie de désintégration. Les monuments ravagés durant la Révolution culturelle s’éparpillaient de manière chaotique, au fond des cours ou le long des rues. Les pelouses étaient transformées en terrains vagues entourés de friches et de broussailles rabougries. En raison du manque de végétation et du nombre important d’usines crachant des fumées noires en pleine ville, l’air était continuellement chargé d’impuretés.
La plupart des Pékinois portaient des vêtements usagés et mal ajustés, et rares étaient ceux qui osaient émettre des opinions politiques ou sociales en contradiction avec les doctrines sans logique dispensées par les organes officiels du Parti communiste chinois. Pour toutes les questions d’ordre pratique, les contacts non autorisés entre citoyens et étrangers étaient illégaux. Le programme de réforme économique lancé deux ans auparavant dans le sud de la Chine promettait des temps meilleurs, mais il ne semblait pas que la vie des habitants de Pékin puisse en subir l’influence avant longtemps. L’atmosphère de la ville était austère.
Des réformes économiques
Cependant, comme le reste de la Chine, Pékin s’est transformée de manière à confondre l’imagination. Ce changement spectaculaire est principalement dû à l’extraordinaire succès des réformes économiques entreprises par le Parti communiste, sous la direction de Deng Xiaoping.
Les résultats de la réforme, qui ont généré une croissance économique sans précédent, sont particulièrement visibles à Pékin, capitale culturelle et politique de la Chine depuis des siècles.
Depuis mon arrivée fin août 1995, je reste stupéfait devant l’ampleur des changements survenus entre le Pékin de mes souvenirs et la métropole trépidante qui l’a remplacée.
Les usines et autres entreprises polluantes sont systématiquement délocalisées. Les rues sont bordées de milliers de parterres de fleurs arrangés avec goût. Des dizaines de milliers d’arbres ont été plantés et de nombreux parcs et espaces verts, soigneusement entretenus, embellissent la ville.
Les multiples troupeaux d’oies, d’ânes, de chèvres et de moutons qui sillonnaient la ville, accompagnant piétons, cyclistes et automobilistes le long des rues grouillantes, ont disparu. Disparus aussi les collecteurs d’eaux usées qui contribuaient largement aux embouteillages.
Les paysans qui viennent encore en ville avec des charrettes tirées par des animaux, pour vendre leurs légumes et autres produits de la campagne, ne sont autorisés à circuler qu’entre minuit et les premières heures du jour. Avant les heures de pointe, les rues sont consciencieusement nettoyées par des équipes municipales.
Les bâtiments sont reconstruits et rénovés à un rythme impressionnant. Complètement rasée et réaménagée, la banlieue est traversée par un nombre ahurissant de routes nouvelles, desservant toutes sortes d’habitations et d’immeubles en copropriétés et de bureaux, entièrement neufs. Les Pékinois de longue date eux-mêmes ont tendance à s’y perdre.
Dans toutes les directions, d’immenses grues barrent l’horizon et déplacent en permanence d’énormes charges de briques, de poutres, de mortier et autres matériaux de construction. Lorsque le soir tombe, les principaux centres d’activité se parent de couleurs chatoyantes. La ville reste animée toute la nuit, symbolisant la volonté de la Chine de parvenir à rivaliser avec les sociétés les plus développées du monde, en moins d’une génération.
D’étonnantes transformations
La plupart des structures nouvelles se distinguent par des façades rutilantes de verre et de chrome. Les bâtiments, dont chacun porte la marque de son appartenance chinoise, sont radicalement différents des modestes édifices construits à la hâte au cours des dernières décennies, alors que l’objectif principal était d’abord de loger les résidents et les travailleurs.
Certains de ces nouveaux bâtiments ont une telle majesté qu’ils attireraient l’œil dans n’importe quelle grande ville du monde.
Les nombreuses Cadillacs, BMW, et Mercedes qui sillonnent les rues des quartiers aisés de Pékin offrent une vision bien étrangère aux rêves de Mao et de ses collaborateurs. Bien que certaines appartiennent à des étrangers, la grande majorité de ces automobiles luxueuses sont la propriété d’hommes et de femmes très aisés qui recueillent les fruits de la prospérité économique phénoménale de la nation.
De plus, l’étonnante variété de véhicules à deux, trois, quatre roues bien entretenus, sillonnant la ville de Pékin aux côtés des taxis jaune canari, montrent qu’une grande partie de la population locale bénéficie de moyens de transport motorisés. L’amélioration de la situation économique de Pékin est particulièrement visible dans les centres commerciaux et les nouveaux grands magasins de la ville, où s’échelonnent les étals particulièrement attrayants. Tandis que, 15 ans auparavant, la plupart des habitants étaient habillés d’une manière qui laissait entrevoir un manque d’intérêt évident pour tous les domaines apparentés à la bourgeoisie, tels que le prêt-à-porter ou la haute couture, de nombreux Pékinois se sentent maintenant fortement concernés par la mode.
Il y a 15 ans, les citoyens les plus engagés dans le capitalisme étaient les cordonniers et les réparateurs de bicyclettes, dont la majorité travaillait aux coins des rues les plus actives de la ville, dans de petites échoppes de fortune. Ils dépassaient en nombre tous ceux qui, comme eux, s’étaient engagés dans la pratique précaire de l’entreprise privée.
Aujourd’hui, il semble que quiconque a jamais rêvé de devenir son propre patron, a démarré sa petite affaire. Des vendeurs des rues proposent toutes sortes de choses, allant de la soupe aux nouilles et des brioches vapeur aux sacs de cuir et à l’équipement électronique.
Les magasins d’équipements informatiques, regorgeant de toutes sortes d’appareils de haute technologie, ont remplacé les boutiques de curiosités et les étals de fruits et légumes. Les distributeurs automatiques trônent aux coins des rues, là où jadis on pouvait trouver les paysans itinérants vendant des choux, des pastèques, de la viande de chèvre et des poulets vivants.
Les restaurants privés, autrefois dédaignés par les officiels du gouvernement, car ils représentaient soi-disant l’arrière garde du capitalisme, se sont mis à proliférer. La plupart d’entre eux sont en réalité des entreprises familiales et offrent une variété étonnante de plats savoureux. De plus, ils s’avèrent très rentables pour leurs propriétaires. Il en va de même pour les établissements toujours bondés tels que Pizza Hut, McDonald’s et Kentucky Fried Chicken.
Un intérêt pour les étrangers
Parmi les changements les plus frappants en apparence concernant la ville de Pékin, en comparaison de la situation qui régnait il y a 15 ans, il en est un qui touche la politique. Alors que dans le passé les discussions politiques et les discours idéologiques du Parti avaient tendance à dominer toutes formes de dialogue formel ou non, aujourd’hui, peu de gens montrent publiquement un intérêt pour la politique. En fait, ceux qui animent publiquement des débats politiques sont maintenant considérés comme des excentriques qui ne sont pas « dans le coup ».
En dépit de leur prétendu manque d’intérêt pour la politique, les Pékinois aspirent intensément à développer des relations sociales avec les étrangers. Ceci constitue également un changement inimaginable. Aujourd’hui, les Pékinois invitent régulièrement des étrangers chez eux, tandis qu’il y a 15 ans, ils craignaient d’être vus en public en leur compagnie.
Ils s’intéressent sincèrement à la façon dont les gens vivent au-delà des frontières chinoises, et à ce qu’ils pensent. Les affaires, les évolutions de carrière, les voyages, l’art et le prix des jeux pour adultes sont des sujets qui les passionnent plus que la politique intérieure du pays. On a plutôt l’impression qu’ils sont saturés de politique.
Les événements de la place Tienanmen ont profondément marqué les consciences et sont en grande partie responsables de l’attitude apolitique des Pékinois. En fait, il semblerait que quelque chose de plus grand, de plus profond se prépare.
Les habitants de la ville et du pays tout entier sentent que leur temps est venu et que le futur leur fournira plus d’opportunités qu’ils ne l’imaginent pour faire face à la situation politique de la nation.
En attendant, ils sont convaincus que s’ils maintiennent la force vive qui les anime, le monde de demain sera en grande partie façonné par les individus qui vivent et travaillent aujourd’hui en République populaire de Chine.
En fait, ils sont les artisans de leur propre transformation, de celle de leur ville et de leur pays. On ne peut s’empêcher d’être impressionné.
« La Chine est sur le point de devenir une nation très puissante. Dans le futur proche, le capitalisme y occupera une certaine place mais cette nation conservera les valeurs de vie propres à sa civilisation. L’économie chinoise « égalera le dollar », elle deviendra très forte. » (un collaborateur de Maitreya, Partage international, octobre 1993)
« Le gouvernement a commencé par ouvrir les portes tout d’abord à son propre peuple. Il est déjà en train d’encourager la création d’un secteur privé dans les affaires et la propriété. Dans une deuxième phase, le reste du monde sera invité à prendre part à la construction de l’industrie chinoise. Suivra un développement graduel de la liberté religieuse. La Chine deviendra la nation la plus puissante de l’Orient. Elle sera le cœur d’une culture, riche de philosophies humanitaires. » (PI, octobre 1991)
« Les tremblements de terre qui ont récemment secoué la Chine annoncent une ouverture de ce pays, politiquement et socialement. » (PI, juin 1990)
« Le processus qui s’est étendu à toute l’Union soviétique commence déjà à opérer des changements en Chine. La nouvelle énergie a atteint les villes et les villages, et les individus clament leur désir de liberté. Les politiciens ont accepté l’idée qu’un changement doive intervenir, mais ils veulent le mettre en œuvre en ouvrant les portes de manière graduelle, afin d’éviter le chaos et les troubles qui menacent de submerger M. Gorbatchev. » (PI, mars 1990)
« Il semble que la vieille garde ait consolidé sa position et détienne encore le pouvoir. Mais la roue tournera plus rapidement qu’on ne peut le penser. » (PI, juillet/août 1989)
Chine
Auteur : Robert L. Terrell, professeur en communication à l’Université de Californie, à Hayward, aux Etats-Unis
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Rubrique : Divers ()
